Que faire de notre droit de vote ?

Par Paul A. Gordon

Réimprimé d’après les numéros du 18 et 25 septembre 1980 d’Adventist Review.
Paul A. Gordon fut secrétaire adjoint du White Estate

La décision de voter pour des candidats est une décision personnelle. Si vous votez, « gardez votre vote pour vous-mêmes. Ne vous croyez pas obligés d’imposer à d’autres votre manière de voir. » Messages choisis, vol. 2, p. 388.

Les adventistes du septième jour doivent-ils s’impliquer dans les questions politiques ? Est-ce notre rôle de faire campagne en faveur d’un parti ou d’une personne ? Devons-nous prendre position sur les questions sociales de notre époque ? Devons-nous même voter ?

Pour trouver des réponses à ces questions, ainsi qu’à d’autres sur le même sujet, examinons quelle a été notre position historique sur la politique et le vote.

Après la déception de 1844, cela prit 19 ans pour que l’Eglise adventiste du septième jour soit officiellement organisée. Les églises établies avant 1844 résistèrent au message de la seconde venue de Christ, c’est pourquoi un grand nombre d’adventistes s’opposèrent à l’idée de toute organisation durant ces années.

Au début de cette période qui s’étendit sur quasiment deux décennies, nos pionniers se regroupèrent et s’établirent selon une nouvelle voie. Ces adventistes, qui allaient former l’église adventiste du septième jour, étaient généralement des gens indépendants.

Et il le fallait bien. Face au ridicule subi après leurs espoirs déçus de voir le Christ revenir, c’étaient des hommes et des femmes ayant le courage de leurs convictions, pour le meilleur et pour le pire. Ce fut un temps d’isolement, face au reste du monde. Et des barrières se dressèrent de part et d’autre.

Le fait que les adventistes se dissociaient de toute implication dans le gouvernement civil était lié à leur isolement par rapport aux autres églises. Ils considéraient les autres églises comme étant « Babylone, » ainsi, de la même manière, ils regardaient le gouvernement civil avec suspicion et méfiance. Et ils avaient souvent de bonnes raisons de le faire. C’était une période de corruption politique peut-être sans précédent dans l’histoire des Etats-Unis. Les adventistes exprimèrent une forte opposition envers la politique et envers l’esprit qui accompagne généralement les campagnes électorales. Ces convictions sont reflétées dans des articles et des éditoriaux qui parurent au début dans la Review and Herald. Un auteur, David Hewett, membre laïc solide et réfléchi de la congrégation de Battle Creek, posa la question suivante en 1856, soit sept ans avant que notre église ne soit officiellement organisée :

« Mes frères, allons-nous perdre notre temps dans des campagnes politiques, […] alors que nous espérons l’imminent retour du Christ dans toute la gloire de son Père, avec tous les saints anges avec lui, quand il s’assiéra sur le trône de sa gloire ? » Review and Herald, 11 septembre 1856.

Uriah Smith, rédacteur en chef de la Review, comme pour répondre à la question, déclara dans le même numéro que la position adventiste était celle d’une « neutralité en matière politique, » notre peuple refusant « de prendre part à un combat aussi sensationnel que celui qui agite à présent ce pays. » Il conclut son éditorial en déclarant :

« A la question de savoir pourquoi nous n’agissons pas, par nos votes et notre influence, contre les tendances mauvaises de cette époque, nous répondons que nos opinions sur la prophétie nous amènent à la conclusion que les choses ne peuvent pas être améliorées. […] Et nous croyons qu’il est de notre devoir de consacrer nos efforts à nous préparer, ainsi que les autres, dans la mesure de ce qui nous incombe, pour le grand dénouement final qui nous presse déjà : la révélation du Fils de l’homme venant du ciel, la destruction de tous les gouvernements terrestres, l’établissement du royaume du Roi des rois, universel et éternel, ainsi que la rédemption et la délivrance de tous ses sujets. » Review and Herald, 11 septembre 1856.

Des arguments contre le vote continuèrent de se faire entendre. Cette même année, Roswell F. Cottrell, pasteur à New York, déclara que les Etats-Unis étaient « à l’aube d’un combat politique » qui, croyait-il, aurait « finalement pour résultat la formation de l’image » prophétisée dans Apocalypse 13:11.

« Dans ces circonstances, si jamais je dois voter, déclara-t-il, cela aura des conséquences sur la formation de l’image. Si je vote en faveur de la formation de l’image, je contribuerai à la création d’une abomination qui persécutera les saints de Dieu. […] D’un autre côté, si je vote contre cette œuvre, je voterai contre l’accomplissement de la prophétie. […] Par conséquent, je ne voterai pas du tout. » Review and Herald, 30 octobre 1856.

A la lumière de l’état déplorable de la politique américaine, ses dernières remarques sont intéressantes :

« Je ne peux voter pour un homme mauvais, car cela va à l’encontre de mes principes ; et, dans l’état de corruption actuel de la politique, je ne souhaite pas élever un homme bon à une fonction politique, car cela le mènerait à sa perte. » Review and Herald, 30 octobre 1856.

L’année suivante, de nouvelles objections au vote s’élevèrent :

« Si je m’inscris sur les listes comme électeur, ce que je fais en réalité c’est approuver ce gouvernement. Si mon nom est inscrit sur les registres électoraux, je fais alors partie du corps politique, et je dois souffrir avec le corps politique dans toutes ses erreurs. » Review and Herald ,23 avril 1857.

Mais les questions en jeu dans les situations décrites dans les articles précités étaient en grande partie des questions nationales. Une élection locale à Battle Creek en 1859 incita les adventistes à reconsidérer leurs responsabilités en tant que citoyens faisant partie d’une communauté. Ils durent prendre un engagement plus ferme sur le sujet. Qu’allaient-ils faire ?

Ellen White, qui était présente quand les dirigeants adventistes débattirent de la question, écrivit ceci dans son journal : « Nous avons assisté à une réunion dans la soirée. Réunion intéressante où chacun s’est exprimé à cœur ouvert. Alors qu’il était temps de conclure, la question du vote fut envisagée et discutée. James parla le premier, puis frère Andrews. Tous deux affirmèrent qu’il valait mieux favoriser le bien plutôt que le mal par notre comportement et qu’il est juste de voter pour les hommes tempérants qui sont en fonction dans nos villes plutôt que de courir le risque par notre silence d’être gouverné par des intempérants. Frère Hewett raconta une expérience récente et déclara qu’il était bon de voter. Frère Hart s’exprima avec sagesse. Frère Lyon était d’un autre avis. Personne ne fit d’objection au vote. Frère Kellogg a commencé à se rendre compte qu’il était raisonnable de voter. Une bonne ambiance régnait parmi les frères. Oh ! s’ils pouvaient tous agir poussés par la crainte de Dieu !

Des hommes intempérants sont venus aujourd’hui à nos bureaux ; en termes flatteurs, ils ont approuvé les observateurs du sabbat ne désirant pas participer aux élections et ils espèrent que, comme les Quakers, nous nous en tiendrons à cette position. Satan et ses anges sont à l’œuvre à notre époque ; le diable a ses collaborateurs terrestres. Que Satan puisse être déçu, telle est ma prière ! » Tempérance, p. 199 (C’est nous qui soulignons).

Notez qu’Ellen White ne parlait pas seulement de voter quand il y avait controverse ; elle parlait du fait de voter pour des hommes. Il est tout à fait évident qu’elle favorisait le vote en faveur d’ « hommes tempérants » par opposition à des « intempérants. »

Mais l’on demeura prudent envers le vote en général. Environ un an après cette expérience à Battle Creek, James White, alors rédacteur de la Review, écrivit : « L’agitation politique de 1860 sera probablement aussi importante que nous l’avons constaté depuis de nombreuses années, et nous voulons avertir nos frères de ne pas tomber dans ce piège. Nous ne sommes pas préparés à prouver d’après la Bible qu’il serait mal de voter pour celui qui croit au message du troisième ange. Nous ne le recommandons pas, et nous ne nous y opposons pas non plus. Si un frère choisit de voter, nous ne pouvons pas le condamner, et nous voulons la même liberté si nous choisissons de ne pas voter. »

Il poursuivit en exprimant certaines réserves importantes :

« Nous croyons en revanche que celui qui entre dans l’esprit du combat à venir, perd l’esprit de la vérité présente et met son âme en danger. » Review and Herald, 21 août 1860.

Il est évident que certains adventistes votèrent lors de cette élection, car deux ans plus tard, James White écrivit :

« Ceux parmi nous qui ont voté à la dernière élection présidentielle ont voté pour Abraham Lincoln. Nous n’avons pas connaissance d’un seul homme parmi les adventistes du septième jour qui ait la moindre sympathie pour la sécession. » Review and Herald, 12 août 1862.

Quand Abraham Lincoln fut élu président, 11 états du sud firent sécession d’avec l’Union, et l’Amérique plongea dans la guerre civile. Peu de temps après, le 21 mai 1863, la Conférence Générale des adventistes du septième jour s’organisa de façon formelle. La guerre devait durer deux années de plus.

Session historique

La troisième session annuelle de la Conférence Générale, qui fut convoquée à Battle Creek le 17 mai 1865 allait faire date concernant la question du vote. Parmi les délégués se trouvaient des dirigeants adventistes de premier plan comme J. N. Andrews, Uriah Smith, M. E. Cornell, J. N. Loughborough, J. H. Waggoner, Joseph Bates, et I. D. Van Horn. James et Ellen White étaient également présents, et tous deux prirent la parole devant l’assemblée des délégués. Le compte-rendu de cette session rapporte que J. N. Andrews prit la parole lors d’une réunion devant une assemblée de plus de 600 personnes, et que c’était « probablement l’assemblée d’observateurs du sabbat la plus nombreuse depuis 1500 ans. »

Le choix des responsables fut un élément important de cette session. James White fut élu président de la Conférence Générale, Uriah Smith, secrétaire, et I. D. Van Horn, trésorier.

Des résolutions importantes furent adoptées. L’une exprimait de la tristesse au sujet de l’assassinat d’Abraham Lincoln. Une autre réaffirmait la posture non combattante des adventistes dans la guerre, tout en reconnaissant leur responsabilité envers le gouvernement en termes d’ « hommage, de coutume, d’honneur, et de révérence envers le pouvoir civil, comme le Nouveau Testament l’ordonne. » Une troisième concernait le sujet du vote. En gardant à l’esprit que James et Ellen White étaient présents et participaient activement aux travaux lors de la conférence, nous remarquons cette résolution :

« Avons résolu, que selon nous, le fait de voter, quand il est exercé au nom de la justice, de l’humanité et du droit, est en soi irréprochable, et peut en certaines occasions être hautement approprié ; mais nous considérons que tout vote qui doit renforcer la cause de crimes tels que l’intempérance, l’insurrection, et l’esclavage, est considéré comme hautement criminel par le ciel. Mais nous désapprouverons toute participation à l’esprit de conflit de partis. » Review and Herald, 23 mai 1865.

Cette résolution fondamentale, ainsi que les conseils à l’appui de la plume d’Ellen White, a continué à être un guide pour l’église pendant plus de 100 ans. Remarquez la distinction claire qui est faite entre l’exercice du vote juste et la « participation à l’esprit du conflit de partis. » Remarquez également que plusieurs questions sociales sont mentionnées comme devant être une préoccupation. Cette résolution fut réaffirmée comme la position de notre église l’année suivante. Elle est toujours la même aujourd’hui.

Déclaration de principe

Le fait que cette position fut établie si tôt dans l’histoire de notre église est remarquable. Ceux qui ont, depuis, clarifié par écrit notre croyance sur cette question ont utilisé cette résolution comme déclaration de principe qui est toujours en vigueur.

Quelques années plus tard, Joseph Clarke, un laïc vivant dans l’Ohio, et contributeur régulier de la Review, écrivit :

« Devons-nous nous mêler de politique ? Non, si nous devons nous mélanger à la foule bruyante, et clamer les louanges du pauvre individu pitoyable qui doit être élevé au sommet du pouvoir. Non, si nous devons donner cours aux nombreux rapports calomnieux qui encombrent l’atmosphère politique de brouillard et de nuages. Mais nous pouvons en toute tranquillité déposer notre bulletin dans l’urne au nom de la liberté, et tout aussi tranquillement en donner les raisons. » Review and Herald, 14 décembre 1876.

Au sujet de la campagne politique de 1880, encore à venir, dans l’un de ses derniers éditoriaux, James White déclara :

« En tant qu’adventistes, nous avons devant nous un sujet des plus captivants, ainsi qu’une œuvre de la plus haute importance, de laquelle nos esprits ne doivent pas être détournés. […] Notre rôle est de nous adapter, si possible sans compromettre la vérité, à tous ceux qui entrent dans notre sphère d’influence, tout en demeurant dégagés des conflits et des corruptions des partis en lutte pour le pouvoir. » Review and Herald, 11 mars 1880.

Ecrivant depuis l’Australie en 1898, Ellen White insista sur les mêmes points :

« En tant qu’Eglise, nous ne devons pas nous occuper de politique.[…] Ne vous mettez pas avec les infidèles sous un joug étranger dans des luttes politiques et ne vous liez pas à un parti. […] Gardez votre vote pour vous-mêmes. Ne vous croyez pas obligés d’imposer à d’autres votre manière de voir. » Messages choisis, vol. 2, pp. 387, 388.

Un mois seulement avant la mort de James White, les adventistes du septième jour étaient rassemblés pour un camp meeting à Des Moines, dans l’état de l’Iowa. Un plan d’action fut proposé aux délégués qui disait :

« Nous avons décidé de manifester notre profond intérêt pour le mouvement en faveur de la tempérance qui se développe dans cet Etat ; d’inviter tous nos ouvriers à chercher à convaincre les membres et les personnes de l’extérieur de favoriser au maximum, par des efforts personnels ou par leur bulletin de vote, l’amendement de la Constitution favorable à la prohibition que les amis de la tempérance cherchent à faire passer. » Review and Herald, 5 juillet 1881.

Certains firent des objections à la clause qui préconisait l’utilisation du « bulletin de vote » et demandèrent sa suppression. Mme White, qui assistait au camp meeting, s’était retirée, mais on alla la chercher pour qu’elle donne son avis. Voici ce qu’elle écrivit à l’époque à ce propos : « Je m’habillai et appris qu’on me demandait de dire si nos membres devaient voter en faveur de la prohibition. Je leur dis « Oui » et parlai vingt minutes. » Tempérance, p. 199.

Ellen White ne changea jamais cette position. Dans un article écrit pour la Reviewune année avant sa mort, elle mit de nouveau l’accent sur la responsabilité de chaque citoyen d’exercer toute influence à sa portée, y compris son vote, pour œuvrer en faveur de la tempérance et de la vertu :

« Tandis qu’il ne serait pas judicieux de nous engager dans les questions politiques, toutefois c’est notre privilège que de prendre position fermement sur toutes les questions liées à la réforme pour la tempérance. […] Il y a bien une cause à la paralysie morale qui atteint la société. Nos lois protègent ce mal qui cependant sape leurs fondements. Bien des gens déplorent cet état de choses mais se considèrent comme dégagés de toute responsabilité en la matière. Ils ont tort. Chaque individu exerce son influence sur la société. Dans notre pays, tous les citoyens peuvent avoir, par leur vote, une action sur les lois qui régissent la nation. Cette influence et ce vote ne devraient-ils pas faire pencher la balance du côté de la tempérance et de la vertu ? » Review and Herald, 15 octobre 1914 (C’est nous qui soulignons).

Trois conclusions

Après cette étude historique, trois conclusions s’imposent clairement :

  1. Nous devons toujours voter « du côté de la tempérance et de la vertu. »
  2. La décision de voter pour des candidats est une décision personnelle. Si vous devez voter, « gardez votre vote pour vous-mêmes. Ne vous croyez pas obligés d’imposer à d’autres votre manière de voir. »
  3. Nous devons nous tenir éloignés des querelles politiques et de la corruption.

Nous pouvons ajouter qu’aussi surprenant que cela puisse paraître, le Dix-neuvième Amendement à la Constitution des Etats-Unis, qui accorde le droit de vote aux femmes, ne fut voté qu’en 1920, cinq ans après la mort d’Ellen White. Il disait simplement : « Le droit de vote des citoyens des États-Unis ne pourra être dénié ou restreint pour cause de sexe par les États-Unis ni l'un quelconque des États. »

Certains États accordèrent le suffrage partiel aux femmes avant cela. Le Colorado le fit en 1894 et la Californie en 1911. Mais bien avant, Ellen White anticipa cette évolution de façon évidente quand elle écrivait en 1875 :

« Il y a des spéculations quant aux droits et aux devoirs des femmes concernant le vote. Beaucoup ne sont pas du tout en mesure de comprendre l’influence des questions d’importance. Elles ont vécu des vies de gratification immédiate, parce que c’était la mode. Les femmes qui pourraient développer de bons intellects et qui ont une valeur morale authentique sont devenues de simples esclaves de la mode. […] De telles femmes ne sont pas préparées à prendre parti en toute intelligence dans les questions politiques. […] Cet ordre des choses doit changer. » Testimonies for the Church, vol. 3, p. 565.

D’après cette déclaration, nous pouvons conclure de façon correcte (1) qu’il est inapproprié que les femmes (et les hommes) remplissent leurs « devoirs concernant le vote » à moins d’être « en mesure de comprendre l’influence des questions d’importance, » et (2) qu’on doit acquérir une telle compréhension.

La semaine prochaine, nous traiterons de la politique et du gouvernement, ainsi que des rapports que le chrétien doit entretenir avec eux.

 

Deuxième partie

Les membres individuels ont le droit de voter s’ils choisissent de le faire, mais l’église doit se tenir à l’écart de la politique.

Table des matières :

La semaine dernière, j’ai tiré trois conclusions des conseils inspirés sur le sujet du vote. Les voici : (1) nous devons voter « du côté de la tempérance et de la vertu ; » (2) si nous votons, nous devons « garde[r] [notre] vote pour [nous-mêmes]. Ne [nous croyons] pas obligés d’imposer à d’autres [notre] manière de voir ; » et (3) nous devons nous tenir éloignés des querelles politiques et de la corruption.

Après avoir considéré ces points, des questions demeurent. Les adventistes du septième jour peuvent-ils prendre part à certains aspects de la politique tout en ayant la conscience tranquille ? Pouvons-nous contribuer à faire les lois, et si oui, comment ? Est-il approprié d’avoir des fonctions, qu’elles soient électorales ou nominatives ?

Considérons d’abord la politique. Uriah Smith, face à la situation politique de notre pays [les États-Unis] en 1884, écrivit avec perspicacité et pessimisme :

« La fraude, la malhonnêteté, l’usurpation, le mensonge, la tricherie, et le vol, détermineront en grande partie le compte ; et le parti qui peut accomplir la plus grande part de ce travail gagnera probablement. » Review and Herald, 15 juillet 1884.

Quelques années plus tard, George C. Tenney, corédacteur de la Review avec Uriah Smith, donnait une définition de « la politique pure » semblable à celle du dictionnaire, c’est-à-dire quelque chose qui « embrasse les sciences et les principes d’un bon gouvernement. L’économie politique, la science politique, la philanthropie, le gouvernement civil, en fait, chaque branche de l’habileté politique et des qualités d’homme d’état, sont compris dans la politique pure. »

Si la politique telle qu’elle est généralement pratiquée était aussi « pure, » nous n’aurions rien à redire. Mais il nous faut être d’accord avec frère Tenney quand il dit que la politique, telle qu’on la connaît généralement, est devenue « synonyme de démagogie, un système où chacun tire des ficelles à des fins personnelles, une couverture pour la ruse et la tromperie, » avec des politiciens ayant généralement un « désir brûlant pour le pouvoir et ses bénéfices » et des législateurs mus « par une seule et unique considération : la perspective de la ré-élection » Review and Herald, 11 août 1896.

L.A. Smith, un autre co-rédacteur, compara l’organisation politique à une armée, en disant :

« Tout le monde peut comprendre pour quelles raisons une armée peut facilement dominer une foule, et ce sont ces mêmes raisons qui expliquent pourquoi la machine politique domine si facilement les mouvements de réforme du peuple. La machine est une arme organisée et minutieusement disciplinée ; le peuple est un corps désorganisé. » Review and Herald, 6 avril 1905.

Il poursuit :

« Le seul moyen pour l’élément réformateur de faire face avec succès à la machine serait de s’organiser et de mettre en place sa propre machine, en suivant des méthodes de travail dignes d’une machine. Mais c’est dans la machine politique que réside tout le mal. » Review and Herald, 6 avril 1905.

Les décennies passées ont-elles rendu les déclarations précédentes caduques ? Pas si l’on en croit l’inquiétude des commentateurs politiques d’aujourd’hui. Si l’on considère l’état de la vie politique, les commentaires laconiques d’Ellen White sont clairs :

« Le Seigneur désire que son peuple ne s’occupe pas de politique. » « Nous ne pouvons pas voter en toute sûreté pour tel ou tel parti. » « Que devons-nous faire ? Laisser de côté les questions politiques. » « Vous commettez une erreur en vous intéressant à un parti politique, quel qu’il soit, et en votant pour l’un ou pour l’autre. » Ministère évangélique, pp. 382-384.

Remarquez que les déclarations précédentes n’excluent pas le vote. Si l’on vote, ce doit être sur la base des qualifications personnelles d’un candidat donné, et non parce qu’il porte l’étiquette de tel ou tel parti. La mise en garde est très claire. Si nous votons, nous devons voter intelligemment. Mais il est clair que les questions politiques ne doivent pas entrer dans nos églises, de même que l’engouement, les conflits et les passions liés à la politique ne doivent pas non plus absorber notre temps et notre attention.

Ne pas porter d’étiquette politique

Dans une déclaration publiée initialement sous forme de traité en 1899, Ellen White déclarait que nous ne devons pas voter pour des hommes qui « useront de leur influence pour restreindre la liberté religieuse, » car si nous le faisons, nous prenons « part aux péchés que ces hommes commettront dans leur fonction. » « Nous ne pouvons pas en toute sécurité prendre part à tout combine politique, » déclara-t-elle. Les chrétiens « ne doivent pas porter d’insignes politiques. »

Elle conseilla aux enseignants « animés du désir de propager leurs opinions politiques [d’] abandonner leur travail », et aux prédicateurs « de renoncer à leur lettre de créance. » Voir Fundamentals of Christian Education, pp. 475-484. Voir également Ministère évangélique, p. 384.

Mais qu’en est-il de la participation privée dans la législation ? Pouvons-nous être en fonction sans violer nos responsabilités chrétiennes ? Deux déclarations d’Ellen White méritent une étude attentive. Dans Éducation, à la page 295, nous lisons :

« Et il y aura dans les assemblées législatives, les tribunaux, les cours royales, pour rendre témoignage au Roi des rois, bien des jeunes d’aujourd’hui, qui grandissent comme Daniel dans sa demeure de Judée, s’appliquant à étudier la parole et les œuvres divines, et à servir loyalement. »

Que ce témoignage ne se limite pas à des apparitions occasionnelles au nom de questions spécifiques, et qu’il inclue en fait la participation aux décisions législatives est évident d’après une autre déclaration que fit Ellen White lors d’un discours devant les enseignants et les étudiants du Collège de Battle Creek, le 15 novembre 1883. Elle dit alors :

« Caressez-vous l’ambition secrète d’atteindre un jour les sommets de la vie intellectuelle, de faire partie des assemblées législatives, et de contribuer à donner des lois au pays ? Il n’y a rien à blâmer dans de telles aspirations. » Fundamentals of Christian Education, p. 82.

Ellen White poursuivit en expliquant les circonstances dans lesquelles il est approprié d’accepter de telles responsabilités. Elle dit que nous ne devons pas nous contenter de succès mesquins, mais que nous devons nous souvenir qu’« à la base de toute vraie grandeur il y a la crainte de l’Éternel. » Nous devons subordonner « tous les intérêts temporels aux saintes exigences de l’Évangile du Christ. »

Elle indiqua également : « Votre qualité de disciples du Christ ne vous ferme pas les carrières temporelles ; seulement, emportez votre religion avec vous. » Et, « maintenus en équilibre par les principes religieux, vous pouvez gravir n’importe quelle hauteur. » Remarquez que cette ascension doit être « maintenue en équilibre par les principes religieux. »

De plus, nos facultés et nos talents accordés par Dieu ne doivent pas être pervertis « en faisant ce qui est mal et en exerçant une influence destructive » ou pour accumuler « les ruines morales et la corruption. » En revanche, chacun doit accepter « sans réserve ses responsabilités, en s’en acquittant avec conscience et fidélité. » Voir Fundamentals of Christian Education,pp.82, 83 ; Messages à la jeunesse, pp. 33, 34.

Ne pas écarter le fait d’être en fonction

Il apparaît ainsi clairement que le conseil des écrits de l’Esprit de prophétie n’écarte pas le fait d’être en fonction et, en réalité, déclare que certains adventistes entreront en fonction. Les motivations égoïstes doivent être exclues, et celui qui est en fonction doit toujours garder à l’esprit que « les intérêts temporels » doivent être subordonnés « aux saintes exigences de l’Évangile du Christ. » Quel esprit pratique et quelle clarté dans ces principes ! Aucun malentendu n’est possible.

L’arrivée d’adventistes du septième jour au pouvoir remonte au moins à 88 ans. Un éditorial plutôt inhabituel d’Uriah Smith disait : « Frère William C. Gage a été élu maire de la ville de Battle Creek. » L’éditorial poursuivit en expliquant que les partisans de la tempérance de la ville s’étaient sentis trahis par les personnes en poste, et alors qu’on ne parvenait à convaincre personne pour se présenter contre eux, frère Gage avait été approché. L’éditorial poursuivit : « Quand il apparut que décliner de manière absolue cette demande reviendrait à compromettre les intérêts de la cause pour la tempérance, il accepta, et le peuple ratifia la nomination, lui donnant la majorité relative. » Review and Herald, 11 avril 1882.

Uriah Smith ainsi que G.I. Butler, le président de la Conférence générale, semblaient désolés de l’élection de Gage. Dans le même numéro de la Review, frère Butler exhortait au soutien des questions de tempérance de l’époque, mais avertit : « Nous n’avons pas le temps ni la capacité de nous perdre dans l’arène politique alors que la cause de Dieu dépérit. » Les deux hommes présentaient leur conviction que les adventistes ne doivent pas en temps normal s’impliquer en politique. Frère Butler déclara ensuite que même si nous favorisions la tempérance, il nous fallait nous garder d’être « absorbés et emportés dans des passions à ce sujet ou sur tout autre question » Review and Herald, 11 avril 1882. Assurément, ce conseil est tout à fait approprié à la lumière des questions politiques et sociales pressantes de notre époque.

Il peut être intéressant de noter qu’à mi-chemin de son mandat d’un an en tant que maire, Gage fut vigoureusement réprimandé par Ellen White. Elle déclara : « Il a toujours été une malédiction pour l’église de Battle Creek. » Et d’ajouter : « Je mets en garde le peuple de Dieu qu’il ne prenne pas cet homme comme modèle. » Special Testimony to the Battle Creek Church, 30 novembre 1882, p. 6.

La Bible contient quelques conseils précieux sur la question du service dans un gouvernement civil. Il y avait des dirigeants justes et droits aux temps bibliques, tandis que d’autres étaient cruels et injustes. L’homme d’état véritable est bien loin du politicien corrompu, et de nombreux hommes nobles occupent des postes dans les gouvernements du monde. Pourtant les deux servent des positions similaires et même identiques. Quelle est la différence ? De toute évidence, c’est l’homme qui fait la fonction, et non la fonction qui fait l’homme.

Joseph considérait son poste dans le gouvernement de l’Égypte comme le résultat direct de la direction divine. En tentant de calmer les craintes de ses frères après la mort de son père, il leur dit : « Dieu m’a établi seigneur de toute l’Égypte » (Genèse 45:9). C’est pour vous sauver qu’il m’a envoyé devant vous » (verset 5).

Daniel et ses trois compagnons hébreux avaient été choisis parmi les captifs à Babylone pour assumer des fonctions dans le gouvernement civil. Ils n’ont pas refusé cette formation. Après la promotion de Daniel qui obtint « le commandement de toute la province de Babylone, et [devint] chef suprême de tous les sages de Babylone, » il demanda à ce que ses trois amis aient « l’intendance de la province de Babylone, » et cette requête fut acceptée (Daniel 2:48 et 49). Les trois compagnons obtinrent une nouvelle promotion après l’épisode de la fournaise (chapitre 3:30). Ils ne refusèrent pas de servir.

Le dirigeant de Babylone qui succéda à Nabuchodonosor, Belshatsar, donna à Daniel la troisième place dans le gouvernement, après son interprétation de l’écriture sur le mur lors du banquet, et quelques heures avant que Belshatsar ne soit vaincu par Darius (chapitre 5:29). Darius le Mède reconnut les qualités de meneur de Daniel et fit de lui le premier des trois chefs de tout le royaume (chapitre 6:2).

Plus tard, Daniel fut l’objet de la jalousie des autres chefs et princes quand Darius envisagea de l’établir sur tout le royaume. C’est ce qui entraîna son épreuve dans la fosse aux lions. Quand il sortit victorieux de ce test, il « prospéra sous le règne de Darius » (verset 28). Il est bien évident que Daniel n’avait pas refusé les responsabilités civiles quand il fut appelé à servir.

Et, bien entendu, il y a Mardochée le Juif, qui « était assis à la porte du roi » et qui était l’un des « serviteurs » du roi Assuérus (Esther 2:19 et 3:3). C’est à la porte du roi que se concluaient les affaires du royaume, et c’est là que se trouvaient les bureaux. Quand on lui donna l’opportunité de remplacer Haman, qui avait été pendu, il ne refusa pas. Finalement, il occupa la deuxième position en matière de pouvoir, après le roi (chapitre 10:3). Esther, bien entendu, était reine du royaume durant tout ce temps. Quelques générations plus tard, Esdras et Néhémie servirent comme fonctionnaires dans leurs gouvernements respectifs.

Dans le Nouveau Testament apparaît ce qu’on pourrait appeler la charte de la responsabilité civique du chrétien (Romains 13). Elle indique que « les autorités qui existent ont été instituées par Dieu » et à la lumière de cela, « celui qui s'oppose à l'autorité résiste à l'ordre que Dieu a établi » (versets 1 et 2).

Cette charte dit ensuite : « Ce n'est pas pour une bonne action, c'est pour une mauvaise, que les magistrats sont à redouter. Veux-tu ne pas craindre l'autorité ? Fais-le bien, et tu auras son approbation. Le magistrat est serviteur de Dieu pour ton bien. Mais si tu fais le mal, crains ; car ce n'est pas en vain qu'il porte l'épée, étant serviteur de Dieu pour exercer la vengeance et punir celui qui fait le mal. Il est donc nécessaire d'être soumis, non seulement par crainte de la punition, mais encore par motif de conscience » (versets 3 à 5).

L’hommage et les impôts sont approuvés de manière certaine comme étant dus au gouvernement civil (versets 6 et 7).

Responsables jusqu’au retour du Christ

Un jour, bientôt, la prophétie de Daniel 2 s’accomplira lors du retour de Jésus, et « le Dieu des cieux suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit, » un royaume qui « brisera et anéantira tous ces royaumes-là. » Ce sera un royaume qui « subsistera éternellement » (verset 44). Mais d’ici-là, les disciples du Christ continuent d’avoir une responsabilité envers « César. »

Pour résumer, citons un extrait d’un éditorial paru dans la Review and Herald du 13 septembre 1928. Frère F. M. Wilcox, dirigeant d’église et rédacteur de longue date, écrivit :

« L’Eglise adventiste du septième jour ne cherche pas à dicter à ses membres leur attitude quant à savoir la façon dont ils doivent voter ou s’ils doivent voter, tout simplement. Le soin est laissé à chacun d’agir selon son propre jugement dans la crainte de Dieu. La servante du Seigneur nous a dit que nous ne devions pas nous unir avec les partis politiques, que nous ne devions pas agiter les questions politiques dans nos écoles ou nos institutions. D’autre part, la même autorité nous a enseigné que lorsque certaines questions morales, comme la prohibition, sont en jeu, les « défenseurs de la tempérance manquent à leurs devoirs aussi longtemps que par le précepte et l’exemple – par la parole, la plume et le vote – ils ne s’efforcent pas de faire aboutir des lois de prohibition et d’abstinence totale. » Cette instruction n’est pas obligatoire. Il appartient à chacun de déterminer pour lui-même ce qu’il doit faire.

Tandis qu’un individu membre de l’église, a le droit, s’il le souhaite, de voter, l’église, elle, doit se tenir entièrement à l’écart de la politique. C’est une chose pour des membres que de voter, c’en est une autre si ces mêmes individus, à titre de membres, essaient d’influencer les mesures politiques. »