Joyeux Noël avec Bach, White et Ricoeur

Oratorio de NoëlA peine commencé, l’Oratorio de Noël de Jean-Sébastien Bach adresse une question, une prière :
« De quelle manière vais-je t’accueillir ? Comment te rencontrer ? O toi que le monde entier attend, 0 toi le joyau de mon âme ! O Jésus, Jésus, place toi-même la lumière près de moi, pour que ce qui te fait plaisir soit pour moi connaissance et savoir. »

Dans ce monument musical, cycle de six cantates d’une durée de 2 h 30 environ, Jean-Sébastien Bach alterne musique instrumentale, choeurs, airs de solistes, récitatifs et chorals. Comme dans ses autres cantates et dans ses deux passions, le choral est un genre musical d’une écriture généralement assez simple. Une mélodie empruntée au répertoire des hymnes chantés à l’église, confiée à la voix de soprano, à laquelle le compositeur ajoute trois autres voix, celle de l’alto, du ténor et de la basse, les quatre étant chantées simultanément. Un style traditionnel de la liturgie luthérienne, que Bach ne manque pas d’utiliser en abondance en travaillant à ses chefs-d’oeuvre. L’Oratorio de Noël en compte seize !

La mélodie du choral auquel Bach a recours au début de l’oeuvre mérite une attention particulière. Le compositeur vient de célébrer la naissance du Christ au moyen d’une musique très dynamique, délibérément festive. Trompettes, hautbois, timbales et cordes accompagnent le choeur pour exprimer une joie très intense.

Un premier choral intervient peu de temps après cette jubilation. Dans un style inattendu. La fête de Noël prend un ton subitement grave. Le mélomane découvrant l’Oratorio de Noël pour la première fois pourrait s’imaginer écouter un extrait de l’une ou de l’autre passion. De manière discrète mais très parlante, Jean-Sébastien Bach glisse ici une mélodie bien connue des auditeurs de l’époque, que le compositeur avait utilisée à cinq reprises dans sa Passion selon Matthieu quelques années plus tôt. Dans cette Passion, c’est ce choral que Bach place immédiatement après la mort du Christ.

S’il est clair qu’il est parfaitement à sa place dans cette oeuvre, il peut sembler étrange de le voir inséré, et si tôt, dans une oeuvre qui d’un bout à l’autre respire la joie de Noël. Bach interroge, accompagne l’auditeur dans sa méditation. Il ne fait pas qu’écrire de la musique, il enseigne et commente l’évangile. La naissance du Christ, nous dit-il, apporte un bonheur contagieux. C’est ce que raconte l’Oratorio de Noël de la première note à la dernière. Mais Bach ajoute un élément essentiel à ses yeux. Le Christ ne cherche pas à rencontrer l’être humain de manière spectaculaire. Le Dieu qu’il incarne dans la mangeoire de Bethléem fait le choix de s’approcher des femmes et des hommes de manière humble, vulnérable, non menaçante. L’enfant de la crèche est un agneau, il n’est en rien … Jupiter.

Dans la dernière page de l’oeuvre, Jean-Sébastien Bach reprend ce même choral, dont il transforme le caractère. La mélodie du choral est entrecoupée de pages instrumentales qui rappellent le choeur d’ouverture de l’Oratorio de Noël. Bach écrit : « L’humanité a sa place, tout près de Dieu. » Ce sont ses derniers mots.

Le Centre de recherche Ellen White souhaite à toutes et à tous cette profonde joie de Noël ! Un extrait du livre Jésus-Christ d’Ellen White poursuivra l’interrogation de Bach, associant dans le même esprit la joie de Bethléem et l’humilité de la croix. Dans cet écrit, l’auteur cite le second chapitre de la lettre de Paul aux Philippiens à plusieurs reprises. Comme le fera Paul Ricoeur en 1990, dans une admirable méditation sur les relations entre la violence et la conviction.

Joyeux Noël

L’image déformée que l’on avait de Dieu avait placé le monde dans l’obscurité. Pour que la lumière dissipe cette angoissante pénombre, le pouvoir séducteur de l’accusateur devait être anéanti.  Cependant, cela ne pouvait se faire par la force. L’emploi de la force est contraire aux principes par lesquels Dieu gouverne. Il n’aspire à être servi que par amour. Et l’amour ne se décrète pas. Il ne s’obtient ni par la force ni par la contrainte. L’amour seul éveille l’amour […] « Lui qui était vraiment divin, il ne s'est pas prévalu d'un rang d'égalité avec Dieu, mais il s'est vidé de lui-même en se faisant vraiment esclave, en devenant semblable aux humains. » (Philippiens 2, 6-7) En revêtant humblement notre humanité, le Christ révélait combien ce qu’il est contraste avec ce qu’est Satan. Mais il est allé encore plus loin, en descendant le chemin de l’humiliation : « Reconnu à son aspect comme humain, il s'est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu'à la mort — la mort sur la croix. » (Philippiens 2, 7-8) […] « Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné. Il a la souveraineté sur son épaule ; on l'appelle du nom de Conseiller étonnant, Dieu-Héros, Père éternel, Prince de paix. En la personne de son Fils, Dieu a adopté la nature humaine et l’a portée au plus haut des cieux. C’est le Fils de l’homme qui partage le trône de l’univers. C’est le Fils de l’homme que l’on « appelle du nom de Conseiller étonnant, Dieu-Héros, Père éternel, Prince de paix. » (Esaïe 9, 5)
Ellen White

Quelle est alors l’idée assez forte pour limiter la sorte de violence qui s’insinue au coeur de la conviction ? […] Je pense ici à l’hymne magnifique de l’Epître aux Philippiens où il est dit qu’en Christ Dieu s’est anéanti, s’est vidé de sa substance, de sa puissance. Ce symbole me renvoie l’image non d’un Dieu despotique, monarchique, patriarcal, mais d’un Dieu dont toute la puissance est celle de sa faiblesse. En restituant ainsi au mot Dieu l’énigme  du Tout Autre, ce symbolisme de la Kénose destitue de façon totale et irréversible toute prétention autoritaire d’aucune puissance […] 
Paul Ricoeur