1942 - 1945 : Le campus adventiste haut lieu de la résistance

A l’occasion du récent colloque d’Annecy Résistance de l’esprit - Esprit de résistance au cours duquel le professeur adventiste Richard Lehmann a donné une conférence intitulée Le Campus adventiste du Salève : un des maillons du réseau Dutch-Paris (26 novembre) et de l’intervention du même professeur devant l’ensemble de la Faculté adventiste de théologie sur le même thème (29 novembre), nous saluons l’excellente exposition réalisée par la Bibliothèque Alfred Vaucher et son département d’archives historiques. Nous reprenons quelques documents publiés par leur directeur Guido Delameillieure. Richard Lehmann nous informe à l’instant que l’intégralité des conférence données à Annecy sera prochainement publiée.

Guido Delameillieure, Jean Weidner un résistant adventiste

Gabrielle WeidnerLe dernier volet de l’exposition « Trésors d’archives » porte sur le fonds Weidner. En 1942, Jean Weidner (1912-1994), un ancien élève du Séminaire adventiste, met sur pied le réseau de résistance « Dutch-Paris ». Il fait passer, avec l'aide de centaines de résistants, de Hollande vers la Suisse et l'Espagne plus de 800 juifs, et 200 à 300 aviateurs, résistants et réfugiés. Plusieurs agents du réseau « Dutch – Paris » payeront leur héroïsme de leur vie. Ainsi la soeur de Jean, Gabrielle, morte en déportation. Jean lui-même a été plusieurs fois arrêté par la gestapo, mais il a pu échapper à la mort. La collection Weidner comporte des documents déposés par diverses personnes dont Anne-Marie Hipleh-Weidner, la soeur de Jean Weidner. Deux chercheurs américains, Mme Megan Koreman et Mme Janet Harper, travaillent actuellement sur ce fonds.

Johan Hendrik WeidnerNé en 1912 à Bruxelles, Jean Weidner découvre en 1925 Collonges-sous-Salève (France) où son père est nommé professeur de grec et de latin au Séminaire adventiste. Durant ses 10 années de présence au Séminaire, Jean acquiert une bonne connaissance de la région du Salève. Cette expérience de la montagne lui sera très utile lorsqu’il décide, en 1942, de mettre sur pied le réseau de résistance « Dutch – Paris ».

Durant les années de guerre, Jean Weidner fait passer, avec l'aide de centaines de résistants, de Hollande vers la Suisse et l'Espagne plus de 800 juifs, et 200 à 300 aviateurs, résistants et réfugiés. Plusieurs agents du réseau « Dutch – Paris » payeront leur héroïsme de leur vie. Ainsi la sœur de Jean, Gabrielle, morte en déportation. Jean lui-même a été plusieurs fois arrêté par la gestapo, mais il a pu échapper à la mort.

Emigré aux Etats-Unis après la guerre, Jean Weidner continue à œuvrer pour que cette période de l’histoire ne tombe pas dans l’oubli. En 1962, un journaliste américain, Herbert Ford, raconte la biographie de Jean Weidner dans le livre « Flee the captor », traduit en français en 1972 sous le titre « Le passeur » (Ed. Fayard). Lorsque Jean Weidner décède en 1994, l'hebdomadaire américain TIME lui rend hommage. A Atlantic Union College (Massachusetts, USA) un centre et musée John Henry Weidner a été créé : the John Henry Weidner Center for Cultivation of the Altruistic Spirit.

Richard Lehmann, « Jean Weidner », dans Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, volume 8, Paris, Beauchesne, 1996, p. 419-420.

Weidner Jean - Adventiste, résistant (22.10.1912-27.5.1994). Officier de la légion d'honneur, titulaire de la Croix de Guerre, de la Médaille de la Résistance et des plus hautes récompenses des Etats-Unis, des Pays-Bas, de la Belgique et de la Grande-Bretagne, J. Weidner a un arbre planté avec son nom dans l'avenue des Justes à Yad Vashem en Israël.

Petit-fils d'un pasteur réformé de Hollande, fils d'un pasteur adventiste, il apprend tôt à résister pour raison de conscience : son père doit se rendre chaque semaine durant l'année 1924 à la prison du château d'Aigle, parce qu'il n'envoie pas son fils à l'école le samedi, jour de repos religieux. En 1925, il découvre Collonges-sous-Salève, où son père est nommé professeur de grec et de latin au séminaire adventiste. Après dix ans d'études, il dispose d'un diplôme de commerce et d'une bonne connaissance de la région. En 1941, il organise avec son ami Gilbert Beaujolin, de Lyon, un groupe œcuménique des Amitiés chrétiennes pour secourir les personnes internées dans les camps. Il a l'appui du cardinal Gerlier, du pasteur Boegner et le soutien actif du P. Chaillet et du pasteur de Pury. En 1942, il met sur pied et prend la tête du réseau Dutch-Paris. Avec l'aide de centaines de résistants, il fait passer des Pays-Bas vers la Suisse ou l'Espagne plus de huit cents juifs et deux à trois cents aviateurs, résistants ou réfugiés. Au début il ouvre un magasin à Lyon, Annecy et Collonges-sous-Salève pour justifier ses allées et venues en Genevois. Il passe aussi fréquemment en Suisse pour rencontrer le pasteur Visser't Hooft, responsable du Conseil œcuménique des Eglises, et porter des messages. A Cruseilles, il est arrêté, torturé et enfermé par les policiers français. Il est sauvé par un juge résistant de Saint-Julien-en-Genevois. A Toulouse, il échappe à la Milice, la veille de son exécution, en sautant par la fenêtre du troisième étage de son lieu de détention. La Gestapo met sa tête à prix pour cinq millions de francs. Sa soeur Gabrielle meurt en déportation. Après la Libération, il devient membre du corps diplomatique néerlandais et assiste le ministre de Justice dans la recherche des criminels de guerre. Il se charge d'une association de secours aux anciens membres du réseau en difficulté, aux veuves et aux orphelins. En 1955, il quitte l'Europe pour s'installer en Californie et ouvrir un commerce de produits diététiques. Chaque année, il répond aux sollicitations des organisations juives américaines ou des anciens combattants et vient à Collonges-sous-Salève renouer avec son passé et ses amis savoyards. Une salle d'exposition du séminaire adventiste du Salève porte son nom et un musée du souvenir est crée en 1994 à Atlantic Union College (Boston).

Flee The Captor

Frédéric Charpiot, « Gabrielle Weidner », Revue Adventiste, novembre 1945, p. 15-16.

Dans des circonstances particulièrement douloureuses, la guerre cruelle et inexorable l’a ravie à l’affection des siens, à celle de tous ceux qui la connaissaient et à la tâche qu’elle accomplissait pour le Seigneur avec autant de zèle que de capacités. Le cœur se remplit d’une profonde tristesse à la pensée que nous ne verrons plus ici-bas son visage empreint de grave sérénité, d’énergie tranquille, de grande bonté.

Née à Bruxelles le 17 août 1914, elle arrivait en France en 1924 après un séjour de quatre années en Suisse. Elle fut une excellente élève du Séminaire de Collonges-sous-Salève de 1927 à1932. Puis elle compléta sa préparation pour l’œuvre de Dieu par une année d’études au Séminaire de Newbold en Angleterre. En 1934, elle entrait au service de l’œuvre de Dieu comme employée de la libraire « Les Signes des Temps. » à Paris. Quelques années plus tard, elle était appelée au poste de sténodactylographe de l’Union Franco-Belge. Dans l’église et au bureau, elle fut toujours aimée et appréciée de tous pour son caractère, ses talents, son dévouement à toute épreuve.

Vers Noël 1943, elle obtenait l'autorisation de se rendre en Hollande où elle avait la joie de revoir ses parents et sa sœur. Deux mois plus tard, le dernier Sabbat de février 1944, elle était arrêtée par deux agents de la Gestapo et allait rejoindre dans les geôles allemandes tant d’autres victimes innocentes. Elle supporta son sort avec courage et nous sûmes par la suite qu’au cours de deux interrogatoires, elle ne fut pas malmenée. Dieu lui épargna les cruels traitements que beaucoup durent subir en de telles occasions. Ses amis la suivaient de leur mieux, s’efforçant d’améliorer son sort de loin par les faibles moyens à leur disposition. Le 14 août 1944, nous apprenions son transfert au fort de Romainville et réussissions à lui faire parvenir une valise de provisions. La libération approchait et lorsque le soulèvement éclata dans Paris le 18 août, nous la crûmes sauvée.

Cet espoir devait être cruellement déçu lorsque quelques jours plus tard, nous reçûmes confirmation de ce qui paraissait impossible. Les allemands avaient réussi à faire partir au dernier moment un train de déportés. Gabrielle Weidner était en route pour les camps maudits. Un long calvaire commençait qui la conduisit de Targau à Ravensbrück et en dernier lieu à Frankfort-sur Oder. Elle y arrive vers le milieu d’octobre. Les bourreaux avaient enlevé aux malheureuses déportées : couvertures, vêtements, chaussures, et donné en échange une chemise et une robe de prisonnière. Elles n’avaient rien d’autre pour se protéger des intempéries.

De santé délicate, notre sœur ne pouvait supporter longtemps les privations, le froid, les rudes travaux d’empierrement des routes. Le 18 novembre, rongée par la fièvre, elle entrait à l’infirmerie qu’elle ne devait plus quitter. Dans l’épreuve, son courage ne se démentit point. Elle croyait la délivrance prochaine. Toutes ses compagnes de misère et même les gardes allemands rendirent un magnifique témoignage à sa douceur et sa patience.

Le 5 février 1945, à l’approche des Russes, les Allemands abandonnèrent le camp. C’était la libération. Mais une troupe de S.S en retraite, en passant par là, emmenèrent la plus grande partie des déportées qui furent massacrés sans pitié. Parmi elles se trouvait une jeune protestante, la meilleure amie de sœur Weidner. Le camp fut livré aux flammes. Cependant les détenues encore un peu valides réussirent à évacuer leurs camarades alitées. Gabrielle était au fond de la salle, incapable de se lever. Elle fit l’admiration de tous par son calme devant le danger. Elle fut la dernière à sortir au moment où les flammes gagnaient le bâtiment.

Les Russes arrivèrent le jour même. Notre sœur reçut les meilleurs soins. Toutefois, il était trop tard. Elle avait vu la délivrance tant espérée, mais son état empira et le 15 février, elle s'endormit paisiblement, confiante en son Sauveur, dans les bras de la jeune fille qui l’avait soignée au cours de ses longs mois de maladie et à laquelle elle était attachée par les liens d’une profonde amitié. C’est cette jeune fille qui, à son retour en France, a transmis ces détails au frère de Gabrielle et à ses parents. Elle a pu faire ensevelir à Königsberg notre regrettée sœur. Elle une des rares déportées qui reposent dans un tombeau.

Notre sympathie chrétienne entoure la famille de notre sœur Gabrielle. Elle repose en Christ. Elle était dans le jardin du Seigneur, une de ces fleurs rares, qui répandait comme la douce violette le parfum de la vrai piété, de la consécration ; de la fidélité, de la bienveillance envers tous. Son témoignage demeure."

Sources : Archives historiques de l'adventisme en Europe