Attentat en Norvège et fondamentalisme

Attentat en Norvège juillet 2011Il est encore trop tôt pour analyser les relations existant entre la violence des attentats perpétrés en Norvège et la foi fondamentaliste de leur auteur. Nous manquons d’informations précises à ce sujet et n’accorderons à l’heure qu’il est, qu’une confiance relative dans l’attribution du qualificatif « fondamentaliste » par les médias. Après les attentats du 11 septembre 2001, la presse non spécialisée a utilisé ce terme dans des situations qui ne le justifiaient pas toujours. L’histoire du fondamentalisme chrétien tel qu’il apparaît au début du XXe siècle ne témoigne d’aucun recours à la violence physique. Le prétendre participerait à ce que l’on condamne, une violence cette fois exercée sur l’histoire. Les réflexions qui suivent nous semblent toutefois utiles pour introduire une réflexion sur le lien entre la réquisition de Dieu, la prétention à détenir la vérité et la violence. Le fondamentalisme chrétien, principalement protestant nord-américain, a fréquemment été analysé au travers du prisme de ses convictions théologiques et de son herméneutique. Ce fondamentalisme, pour faire court, aurait été créationniste et aurait encouragé à une lecture littérale des textes bibliques, perçus comme le fruit d’une inspiration divine verbale. Les mots étant ceux même de Dieu. Cette observation est indiscutable, cependant il nous semble réducteur de limiter le fondamentalisme chrétien à l’adoption de dogmes. Nous reproduisons ici quelques lignes, entre autres, d’un article publié dans la RA de juillet-août 2011, p. 16-19.

Attentat en Norvège juillet 2011

Un besoin de sécurité

Un besoin de sécuritéLe mouvement naît dans un contexte de peur et d’insécurité. Les croyants fondamentalistes réagissent parce qu’ils sentent le christianisme et leur nation en danger. Leur territoire est menacé, ils protègent. Ce sentiment est exacerbé par la multiplication de signes d’instabilité : économique (crise de Wall Street en 1929), militaire (première guerre mondiale), démographique (urbanisation croissante, immigration). Au début du XXe siècle, un grand nombre d’Américains ont le sentiment d’assister à l’effondrement d’une identité qui, depuis l’époque du puritanisme colonial, avait pris la forme d’une « exception américaine ».

La principale peur du fondamentaliste est de nature religieuse, face à un ennemi qui se situe non à l’extérieur, mais au sein même des dénominations protestantes. L’adversaire sera appelé « modernisme », expression qui, au départ, désigne en Europe des courants d’innovation en peinture, en musique, en littérature et en architecture. Par la suite le Vatican utilisera ce terme pour stigmatiser et condamner une nouvelle tendance progressiste à l’intérieur du catholicisme. Repris aux Etats-Unis, il qualifiera des courants qui nient l’inspiration verbale des Ecritures, n’acceptent pas de se soumettre inconditionnellement à des professions de foi dont ils ne questionnement pas l’utilité, mais leur prétention à synthétiser fidèlement le message biblique.

Le fondamentaliste est une personne en souffrance, blessée, déçue. Il est en quête d’un lieu qui le sécurise, lui apporte des réponses simples et immédiates, une justification de ce qu’il estime essentiel. Un lieu de stabilité dans un monde en plein bouleversements. Ce lieu peut être la Bible, une Eglise, un mouvement, des formulations doctrinales, une tradition, les commentaires d’un fondateur. En quête de ce lieu, le fondamentalisme met en danger les fondations mêmes qu’il souhaite retrouver et défendre. En effet, en confondant ses formulations doctrinales avec la Bible, le risque est grand de se chercher soi-même à l’intérieur du texte inspiré, d’y projeter ce que l’on pense sur Dieu, en estimant que ce que l’on dit de Dieu et ce qu’il est sont des réalités qui se confondent.

Une croyance en des croyances

Il est courant de parler du fondamentalisme comme une adhésion à certaines doctrines : créationnisme, naissance virginale du Christ, inerrance des textes bibliques. Cette peinture reste superficielle. Comme tout le monde, le fondamentalisme a des doctrines, mais elles ne suffisent pas à l’identifier. Plus qu’un enracinement dans des convictions fondamentales, le fondamentalisme est avant tout une forme de croyance en des croyances. Ces dernières ne sont pas au service de l’être humain, elles sont pensées comme une fin.

Le fondamentalisme entretient une confusion entre les croyances et les textes par lesquels il pense les fonder. Chacun pense défendre la Bible, sans prendre conscience qu’en réalité c’est une interprétation de la Bible qui est défendue. Le fondamentalisme réagit pour protéger une tradition, qu’il affirme non seulement être d’inspiration biblique, mais la Bible même. Cette instrumentalisation des Ecritures conduit à mettre les professions de foi au centre de l’identité, et devient le critère d’évaluation de l’autre. La conviction d’une interprétation correcte a été confondue avec le texte lui-même. La Bible devient ainsi la servante du dogme.

Pour le croyant fondamentaliste, ses convictions doctrinales ne sont pas sa simple compréhension. Elles représentent la seule possible vérité, la seule lecture orthodoxe des textes inspirés. Ces convictions, qu’il aime appuyer par les déclarations officielles de son groupe d’appartenance, constituent une autorité, un véritable magistère. Celui-ci respecte les textes inspirés et se présente comme le garant de leur bonne lecture. Il a une mission divine. A ce titre, il peut justifier une certaine violence sur la conscience des paroissiens pour les « guider », les « protéger ». Cette violence peut prendre des formes diverses : culpabilisation, exclusion, soupçon, arrogance, mépris. Le fondamentalisme générique ne connaît pas, la violence physique telle que nous pouvons l’observer depuis la fin du 20e siècle.

La théologie est donc avant tout apologie. Il ne s’agit pas de chercher, mais de protéger. Il ne s’agit pas de penser, de réfléchir, d’enrichir ou d’améliorer, pire encore il ne s’agit pas de corriger (ce serait passer aux aveux et confesser une vulnérabilité), mais de défendre. La théologie, elle aussi, est au service de croyances prédéfinies.

Une herméneutique sécurisante

Le fondamentaliste ne remet en question ni la qualité de son étude de la Bible, ni la compétence de ses professions de foi. Son objectivité est irréprochable, elle fait de lui un expert en identité chrétienne. Il n’imagine pas un seul instant que sa lecture des textes puisse être une recomposition, une augmentation de la foi chrétienne. Il croit en la virginité de ses analyses. Il possède la vérité.

Le fondamentalisme choisit des clés de lectures capables de sécuriser les croyances acquises. Cette herméneutique instrumentalise les textes inspirés, altère leur nature même, et leur fait subir une métamorphose littéraire. En effet, alors que le Dieu de la Bible choisit fréquemment de s’exprimer au travers de la narration, le fondamentalisme privilégie un autre genre littéraire : la formulation dogmatique. La plupart du temps, celle-ci ne provient pas directement de la Bible. En conséquence elle est une reconstruction réalisée à partir d’idées que l’on dit empruntées à la Bible. En effet, si les auteurs des textes inspirés affirment souvent des convictions claires, il leur arrive fréquemment d’utiliser la poésie, le langage prophétique, la métaphore, le récit, qui sont des formes par lesquelles Dieu s’exprime souvent de manière suggestive, refusant de menacer et de s’imposer. Dieu respecte l’humain et le responsabilise dans sa lecture des textes. Par sa revendication d’une inspiration verbale et inerrante des textes sacrés, le fondamentalisme choisit une herméneutique qui rassure le croyant propriétaire de sa tradition, de ses acquis doctrinaux.

Le risque de la foi en soi

Le fondamentalisme protestant estimait que les déclarations doctrinales étaient compétentes pour synthétiser la Bible. Il imaginait ses croyances aussi fidèles que le texte source auquel elles faisaient référence. L’homme, par les multiples magistères qu’il invente pour défendre sa foi, ne peut prétendre parler mieux que Dieu. Judas savait mieux que Jésus, ce qu’être Messie signifie. L’histoire montre que ce fut aussi la tentation d’une partie du peuple d’Israël, du pharisaïsme, de l’Eglise. Par son commentaire et sa foi, l’homme devient propriétaire de Dieu. Cette forme d’idolâtrie estime savoir mieux que Dieu lui-même ce qu’il devrait être. Elle ne le laisse pas être ce qu’il est, mais l’enferme dans une image dont il est prié de ne pas sortir.

Regard arrogant sur l’autre

En privilégiant la narration, la Bible apprend à son lecteur à s’intéresser prioritairement à la vie. Plus qu’au détail, plus qu’au renseignement. Elle lui apprend à s’émerveiller, à rechercher Dieu dans la création, dans le déroulement de sa propre vie, et dans l’histoire de son prochain. Lire autrement les textes inspirés comporte un danger. Le mépris de la dimension narrative de la Bible, au profit d’une quête de renseignement doctrinal, non seulement conditionne la manière dont le croyant fondamentaliste lit les textes, et oriente sa pensée, mais elle affecte ses relations humaines. Le récit de l’autre importe peu. Comme il le fait avec les textes sacrés, lorsqu’il entre en relation, ce qui importe au lecteur fondamentaliste, ce sont encore des renseignements. Ce n’est pas la vie de l’autre qui l’intéresse. Une mentalité de surveillance le pousse à vérifier la rectitude de la pensée d’autrui. Quelle est son Eglise ? Pense-t-il correct ? Adhère-t-il à ce que je sais ? N’ayant pas appris à savourer ce qui se dit au coeur du récit biblique, il ne sait comment le faire dans la vie. L’autre est un instrument qu’il peut utiliser, dominer ou exclure. La Bible n’a, en aucun cas, été pour lui une école de vie, de relation humaine, d’écoute, d’émerveillement. Tout au plus un réservoir.

La pensée fondamentaliste exclut la possibilité d’un dialogue car elle considère l’altérité comme une apostasie. Le fondamentaliste a la conviction qu’il est propriétaire de la vérité. Il sait débattre, mais écoute difficilement, car cela exige un renoncement à sa mentalité de détenteur de Dieu. Il craint que le dialogue le conduise à enrichir sa compréhension. Devant ce qu’il perçoit être une déchéance spirituelle, le mouvement fondamentaliste estime avoir une mission divine qui, à ce titre, peut justifier une certaine violence sur la conscience des paroissiens pour les « guider » et pour les « protéger », qui peut prendre des formes diverses : culpabilisation, exclusion, soupçon, arrogance, mépris. Cette dernière s’exprime certes de nature différente, sous la forme d’un mépris, d’une déformation de la pensée d’autrui, d’un refus de lui donner la parole et de l’enfermer dans ce que l’on pense être sa propre pensée. Dans l’histoire du fondamentalisme, la violence a pu également prendre la forme d’une exclusion, soit d’une communauté protestante définie, soit du christianisme lui-même. Elle peut enfin s’exprimer par une volonté d’imposer une conviction dont on interdit toute alternative, jusque dans l’école publique, comme ce fut le cas dans les années 1920 au moment du procès Scopes. Toutefois, il ne faut pas confiner cette violence à cette période. Tout au contraire, un examen attentif de la littérature publiée antérieurement révèle une propension à la condamnation, à l’exclusion, au mépris de celui qui croit autrement. Nous avons pu observé ce comportement non seulement dans la littérature fondamentaliste des années 1920, mais également dans les douze fascicules intitulés The Fundamentals : a testimony to the truth, publiés à partir de 1910. Contrairement à une idée reçue, les Fundamentals ne témoignent pas d’un angélisme et d’un respect pour la différence d’opinion. Ces textes sont parsemés de quantité de déclarations agressives. Cette attitude s’observe également dans la littérature publiée au XIXe siècle par les plus éminents enseignements de la Faculté de théologie de Princeton. Certes, il ne s’agit jamais de violence physique. Néanmoins, le vocabulaire est souvent martial, l’autre est un ennemi qu’il faut combattre.

Dieu à l’écoute du besoin de l’homme

La Bible témoigne de la supériorité du récit, de la poésie et de la suggestion sur toute autre forme de transmission. Un nombre impressionnant de pages de la Parole de Dieu sont écrites dans un style narratif. La Bible, même lorsqu’elle parle de sa propre inspiration est remplie d'images, de métaphores, de paraboles, de poèmes, de chansons et de récits d'une grande beauté. Tout cela est caractéristique d'une mentalité qui n'est plus la nôtre. Nous sommes héritiers d'une manière très cognitive d'exprimer la substance de la pensée. Et finalement plus pauvres que le monde oriental des Ecritures. Dieu a inspiré les écrivains bibliques pour transmettre leur message de façon très convaincante. Pourtant, tout n'est pas dit avec des mots. Un travail impressionnant reste à faire. Il est l’oeuvre de l'Esprit de Dieu. Dieu choisit parfois de parler de façon suggestive. Il a foi en la compétence de l'Esprit de nous donner accès au sens.

La lumière bienfaisante que le Christ a projetée sur le sabbat éclaire à quel point cette parole du décalogue est un cadeau, un bénéfice pour l’humain. Elle garde la mémoire d’un Dieu qui, avant tout, cherche à répondre au besoin de l’homme. Et non d’un démiurge préoccupé par la compétence de l’homme à se mettre en conformité avec ses exigences. Dieu s’incarne dans le besoin de l’homme. La loi est un service rendu par Dieu à l’homme. Non à elle-même. Ce que Jésus explique admirablement à propos du sabbat nous apprend que les convictions, aussi élevées et bibliques soient-elles, sont en faveur de l’humain. De sa liberté, de sa sécurité, de sa dignité, de sa croissance, de son épanouissement. Lorsque le christianisme fait de la défense de ses croyances son objectif, son identité, il court le risque de fabriquer des talibans. De s’autodétruire.

En 2012 Jean-Luc Rolland soutiendra une thèse sur le fondamentalisme protestant à l’Université des sciences humaines de Montpellier III. Il prépare également un doctorat en théologie à l’institut Protestant de Montpellier.