L'évangile dissimulé par le christianisme

Nous reproduisons intégralement l'éditorial de Frédéric Lenoir, rédacteur en chef du Monde des religions, dans son édition de septembre / octobre 2010. Ce texte est en tout point admirable, écrit dans la veine de l'œuvre de Jacques Ellul, La subversion du christianisme. Voir ci-dessous les premières lignes du premier chapitre d'Ellul.

Le Monde des ReligionsFrédéric Lenoir est philosophe, sociologue, historien des religions et chercheur associé à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS). Il est également directeur de la rédaction du magazine Le Monde des Religions (bimestriel appartenant au groupe Le Monde ) et producteur sur France culture de l'émission Les Racines du ciel. Auteur d'une trentaine d'ouvrages (essais, encyclopédies, romans), il est également scénariste de bande dessinées et auteur d'une pièce de théâtre, Frédéric Lenoir a vendu un peu plus de trois millions de livres dans 25 pays, toutes éditions et tous genres confondus.

La chrétienté est morte. Vive l'évangile !
Frédéric Lenoir

Vidéo Frédéric Lenoir, l'édito: "La chrétienté est morte. Vive l'Evangile !"

Frédéric Lenoir

Dans son dernier essai*, Jean-Pierre Denis, le directeur de la rédaction de l'hebdomadaire chrétien La Vie, montre comment, au cours des dernières décennies, la contre-culture libertaire issue de Mai-68 est devenue la culture dominante, tandis que le christianisme est devenu une contre-culture périphérique. L'analyse est pertinente et l'auteur plaide avec éloquence pour « un christianisme d'objection » qui ne soit ni conquérant, ni défensif. La lecture de cet ouvrage m'inspire quelques réflexions, à commencer par une question qui paraîtra à de nombreux lecteurs pour le moins provocatrice : notre monde a-t-il jamais été chrétien ? Qu'il y ait eu une culture dite « chrétienne », marquée par les croyances, les symboles et les rituels de la religion chrétienne, c'est une évidence. Que cette culture ait imprégné en profondeur notre civilisation, au point que même laïcisées, nos sociétés restent encore imprégnées d'un héritage chrétien omniprésent - calendrier, fêtes, édifices, patrimoine artistique, expressions populaires, etc. -, est indiscutable. Mais ce que les historiens appellent « la chrétienté », cette période de mille ans qui court de la fin de l'Antiquité à la Renaissance et qui marque la conjonction de la religion chrétienne et des sociétés européennes, a-t-elle jamais été chrétienne en son sens profond, c'est-à-dire fidèle au message du Christ ? Pour Søren Kierkegaard, penseur chrétien fervent et tourmenté, « toute la chrétienté n'est autre chose que l'effort du genre humain pour retomber sur ses pattes, pour se débarrasser du christianisme ». Ce que souligne avec pertinence le philosophe danois, c'est que le message de Jésus est totalement subversif à l'égard de la morale, du pouvoir et de la religion, puisqu'il met l'amour et la non-puissance au-dessus de tout. à tel point que les chrétiens ont eu vite fait de le rendre plus conforme à l'esprit humain en le réinscrivant dans un cadre de pensée et des pratiques religieuses traditionnelles. La naissance de cette « religion chrétienne », et son incroyable dévoiement à partir du IVe siècle dans la confusion avec le pouvoir politique, est bien souvent aux antipodes du message dont elle s'inspire. L'église est nécessaire comme communauté de disciples qui a pour mission de transmettre la mémoire de Jésus et sa présence à travers le seul sacrement qu'il a institué (l'Eucharistie), de diffuser sa parole et surtout d'en témoigner. Mais comment reconnaître le message évangélique dans le droit canon, le décorum pompeux, un moralisme étroit, la hiérarchie ecclésiastique pyramidale, la multiplication des sacrements, la lutte sanglante contre les hérésies, l'emprise des clercs sur la société avec toutes les dérives que cela comporte ? La chrétienté, c'est la beauté sublime des cathédrales, mais c'est aussi tout cela. Prenant acte de la fin de notre civilisation chrétienne, un père du concile Vatican II s'est exclamé : « La chrétienté est morte, vive le christianisme ! » Paul Ricœur, qui me rapportait cette anecdote quelques années avant sa mort, a ajouté : « Moi, j'aurais plutôt envie de dire : la chrétienté est morte, vive l'évangile !, puisqu'il n'y a jamais eu de société authentiquement chrétienne. » Au fond, le déclin de la religion chrétienne ne constitue-t-il pas une chance pour le message du Christ d'être à nouveau audible ? « On ne met pas du vin nouveau dans des outres vieilles », disait Jésus. La crise profonde des églises chrétiennes est peut-être le prélude à une nouvelle renaissance de la foi vive des évangiles. Une foi qui, parce qu'elle renvoie à l'amour du prochain comme signe de l'amour de Dieu, n'est pas sans une proximité forte avec l'humanisme laïque des droits de l'homme constituant le socle de nos valeurs modernes. Et une foi qui sera aussi une force de résistance farouche aux pulsions matérialistes et mercantiles d'un monde de plus en plus déshumanisé. Un nouveau visage du christianisme peut donc émerger sur les ruines de notre « civilisation chrétienne », dont les croyants attachés à l'évangile plus qu'à la culture et à la tradition chrétienne n'auront aucune nostalgie.

Frédéric Lenoir
* Pourquoi le christianisme fait scandale (Seuil, 2010).

Sources : Le Monde des religions N°43 – septembre / octobre 2010

Jacques Ellul, La subversion du christianisme / Extraits

Jacques Ellul« La question que je voudrais esquisser dans ce livre est une de celles qui me troublent le plus profondément, elle me paraît dans l'état de mes connaissances insoluble, et revêt un caractère grave d'étrangeté historique. Elle peut se dire d'une façon très simple : comment se fait-il que le développement de la société chrétienne et de l'Église ait donné naissance à une société, à une civilisation, à une culture en tout inverses de ce que nous lisons dans la Bible, de ce qui est le texte indiscutable à la fois de la Torah, des prophètes, de Jésus et de Paul ? Je dis bien en tout. Ce n'est pas sur un point qu'il y a eu contradiction, mais sur tous les points. Si bien que d'une part, on a accusé le christianisme de tout un ensemble de fautes, de crimes, de mensonges qui ne sont en rien contenus, nulle part, dans le texte et l'inspiration d'origine, et d'autre part on a modelé progressivement, réinterprété la Révélation sur la pratique qu'en avaient la Chrétienté et l'Église. Les critiques n'ont voulu considérer que cette pratique, cette réalité concrète, se refusant absolument à se référer à la vérité de ce qui est dit. Or, il n'y a pas seulement dérive, il y a contradiction radicale, essentielle, dont véritable subversion. »

Jacques Ellul, La subversion du christianisme. Paris, Seuil, 1984, p. 9.