Critique sur le Net: Fabrice Desplan répond

Réaction aux critiques sur Ellen White présentées sur le Net

A la suite des réflexions du Centre de recherche Ellen White intitulées « Regard critique sur la critique » le sociologue Fabrice Desplan, professeur à l'université de Lille et chercheur au CNRS nous écrit. Avec sa permission nous reproduisons ses propos, fruits d'une réflexion scientifique très équilibrée. Nous pensons que ce message apportera un éclairage essentiel au débat et des réponses à un grand nombre d'internautes.

Très cher Jean-Luc,

C'est avec passion, esprit scientifique, et intérêt personnel que je relie tes remarques concernant les critiques sur Ellen G. White présentées sur le Net qui, de manière arriviste, caricaturent celle-ci comme une simple fondatrice de l'adventisme. Tu fais bien de noter l'approximation de cette info rmation. Jean Séguy dans l'Universalis parle d'elle comme d'une « visionnaire ». Les fondamentalistes pensent qu'il s'agit d'une terminologie réductrice pendant que les réfractaires à toute incursion aux textes de Madame White dans les réflexions parleront de nouveau de "fondamentalisme" !

Avec toute la noblesse rendue à la notion de « visionnaire » dans notre modernité, Jean Séguy ouvre une piste de réflexion qui reste sans doute encore à construire. Celle-ci fait d'Ellen White un véritable personnage historique et charismatique : au sens théologique et sociologique de Max Weber. C'est à mon avis une nouvelle étape intéressante à franchir pour la recherche.

Quelle est la dimension historique de l'auteur ? Les critiques négatives craignent cette question. Car démontrer que dans nombreux domaines, Ellen White, avec les éléments contextuels et les influences qui étaient siens, a contribué à la production de différentes réflexions en multiples domaines (santé, éducation, théologie, politologie…) c'est la sortir du carcan historique dans lequel les sites dont tu fais mention veulent l'enfermer pour mieux la dénigrer.

Ce nouveau défi de la recherche - qui n'est pas si nouveau que cela - peut entraîner également des craintes passagères à commencer chez les adventistes. Mais le regard scientifique, éloigné des intérêts partisans ne peut que constater le caractère visionnaire, c'est-à-dire supra historique d'Ellen White. Je remarque par exemple que de plus en plus d'auteurs, dont nous ne pouvons soupçonner une estime particulière pour White et l'adventisme font référence à cette dernière dans des contextes, objets, et cadres non religieux.

Comment : pensaient, mangeaient, dormaient, respiraient, se coiffaient, dansaient, riaient et j'en passe, Madame White sont des sujets que la querelle affectionne tout particulièrement dans le but de montrer les incohérences entre sa praxéologie et son discours. Mais ce que ces critiques du Net oublient, c'est que le chercheur n'est pas un archéologue des âmes. Nous ne recherchons pas une forme d'ADN originel des désirs d'Ellen G. White ! Les critiques veulent enfermer le chercheur et limiter sa réflexion à un ensemble de preuves établissant que White était authentique. Ils veulent que nous prouvions l'infaillibilité whitiste. S'ils veulent se lancer dans cette voie qu'ils y aillent. Cette démarche n'est en rien scientifique.

Enfermer Madame White comme étant un simple personnage historique, du passé millérite et adventiste est une illustration du souci de ne pas se poser la question de son historicité, de sa permanence actuelle, de ses apports dans différents champs du social.

Plus grave, ils postulent que tous les adventistes sont des clones, ayant la même lecture et la même passion pour celle qui est incontestablement un personnage historique fort de l'adventisme. Mais dans l'adventisme que j'observe, je vois de manière flagrante des différences, de couleurs, de tons, d'élans, d'appréciations. Bref une grande diversité qui en est le moteur, la force dynamique. La diversité adventiste n'est jamais présentée par les critiques du Net qui finalement s'évertuent à développer un adventisme monochrome. Non, les groupes religieux comme l'adventisme, même s'ils sont minoritaires en France méritent plus d'égard.

Il faut dire qu'observer la diversité impose plus d'effort mais surtout de l'humilité face à la pluralité adventiste. Cette pluralité est aujourd'hui incontestablement concernée par le rapport des chrétiens adventistes à Ellen White. Cette relation est loin d'être univoque au sein de l'adventisme contemporain. Si nous considérons cette dernière comme un personnage qu'il ne faut désormais pas enfermer dans l'Eglise adventiste, nous voyons bien en quoi les diversités adventistes contribuent plus largement au dynamisme de réflexions sociales plus larges. Il y a ici un élément que doit craindre la critique. En effet, si Ellen White est enfermée dans une simple monochromie du passé, la critique a de l'avenir. Par contre, si cette même critique ouvre les yeux, accepte les pluralités adventistes, considère White comme un moteur dynamique qui transcende l'histoire et les groupes religieux parfois (y compris l'adventisme) alors elle sciera la brindille sur laquelle elle est posée.

Je postule, avec risque, que la prolifération de simplismes sur Ellen White, faisant retourner à des lectures de celle-ci désormais abandonnées (ou en tout cas très marginales au sein de l'adventisme occidental que j'analyse), ne sont que les préambules d'une fin, le crépuscule de ces critiques, si et seulement si, nous chercheurs, faisons le versant pédagogique de notre travail. Il ne s'agit pas d'entrer dans une relation d'amour ou de passion pour Ellen White, mais de rendre simplement et scientifiquement à ce personnage toute sa dimension comme n'importe qu'elle autre personne qui aurait contribué à diverses réflexions. Ce travail, d'ailleurs, engendre des constatations qui recadrent les approches, démystifient souvent, mais n'enlèvent en rien la réalité charismatique de cette visionnaire. Il ne dresse pas le tableau d'une infaillibilité whitiste dont personne n'est preneur. En ce sens, que la critique du Net continue. Qu'elle se multiplie si elle veut, qu'elle se Wikipédiadise, qu'elle déforme les propos comme le faisait récemment le magazine Marianne, qu'elle construise des sites à son éloge. Mais quoi qu'il en soit, elle n'empêchera pas la production d'une approche scientifique sereine et dépassionnée d'Ellen G. White.

Notre travail est de rendre aujourd'hui à cet auteur sa valeur historique sans tomber sans la déification qu'attendent les critiques. En ce sens, je te remercie pour ta contribution à l'ouvrage commun (Editions L'Harmattan, à paraître prochainement) qui je l'espère démontra les pluralités adventistes. Merci aussi pour tes interventions en réponse à cette verve ignorante qui se développent sur le Net et qui désire certainement entraver les regards sereins sur cet objet d'étude qu'est l'adventisme et évidemment l'auteur Ellen White. Du courage donc pour ce travail que tu réalises et sur lequel d'autres chercheurs, comme moi, ne peuvent que s'appuyer.

Il est vrai qu'il faut actuellement réagir sobrement mais efficacement par une production scientifique, donc pédagogiquement face aux inepties sur Ellen White et sur la communauté adventiste comme le font Jean-Luc Rolland et le Centre de recherche Ellen White. Du point de vue sociologique je suis frappé par le manque de nuance, de relativisme, et par la violence directe ou indirecte envers les acteurs sociaux que sont les adventistes.

Fabrice Desplan

GSRL / CNRS

Université de Lille III

Blog de Fabrice Desplan : http://sociologiser.hautetfort.com