Parler d'Ellen White en 2009 (2)

Jean-Luc Rolland

Rencontre avec Jean-Luc Rolland
Propos recueillis par des étudiants de la Faculté adventiste de théologie

  • Le lectorat francophone des ouvrages d'Ellen White ne semble-t-il pas se réduire aujourd'hui ?

    C'est surtout vrai de la francophonie occidentale. Cela dit, Ellen White me semble plus méconnue qu'on ne l'imagine, y compris au sein d'un public qui affirme la lire de façon assidue. Mieux vaut se donner le temps de lire un livre intégralement plutôt que de papillonner et de collectionner des citations éparses que l'on utilisera sans se soucier du contexte religieux, culturel, familial, et personnel dans lequel Ellen White s'exprime.

  • Une éducation à la lecture est donc nécessaire ?

    Je la crois urgente. Bien des lecteurs estiment cette littérature plus accessible que la Bible, en raison d'un fossé culturel moins grand. Elle est certes plus récente, mais le fossé existe bel et bien. Comme c'est le cas de tout écrivain, la culture d'Ellen White pénètre sa pensée. Il est essentiel de reconnaître que cette culture n'est pas toujours celle du lecteur. Cet environnement culturel est aujourd'hui mieux connu, mais pas suffisamment en Europe. Un grand nombre de publications deviennent accessibles aux croyants de pays de langue espagnole, portugaise et allemande. C'est beaucoup moins vrai de la francophonie, où un énorme travail reste à faire.

  • On pourra vous répondre que dans le passé ces outils n'existaient pas, ce qui n'empêchait pas la lecture d'Ellen White d'être plus florissante.

    Je n'en suis justement pas si sûr. Plus abondante, sans aucun doute. Cependant, une lecture abusive de l'oeuvre d'Ellen White a blessé de nombreux croyants, les a parfois même éloignés de Dieu et a provoqué des troubles inimaginables.

  • De récentes études émanant de personnes extérieures à notre mouvement s'intéressent à Ellen White. Comment expliquer ce regain d'intérêt ?

    Cette actualité me touche beaucoup. La lecture non adventiste d'Ellen White est encore modeste, mais elle interpelle. Je pense à une étude récente publiée par deux sociologues britanniques 1. Leurs réflexions sur Ellen White méritent le détour. Pour ces universitaires, la présence d'Ellen White manque dans l'adventisme d'aujourd'hui. Cela pourra surprendre un lecteur contemporain habitué à entendre Ellen White citée en dehors du contexte et avec une abondance qui souvent dépasse le volume des références bibliques. Ils la décrivent comme « l'une des personnalités les plus progressistes de l'histoire adventiste ». Selon ces chercheurs, le décès d'Ellen White « a privé la communauté de son instrument d'innovation le plus essentiel 2 ». Se pourrait-il donc qu'une certaine lecture ait pu conduire certains de ses lecteurs à passer à côté de l'essentiel ?

  • Le témoignage d'Ellen White peut donc enrichir la foi chrétienne en 2009.

    Le récit qu'elle fait de sa propre histoire, celle de sa relation avec Dieu est en soi une source très rafraîchissante. Sa compréhension de Dieu a profondément évolué avec le temps. C'est l'expérience de beaucoup de croyants. Ellen m'apprend une vie chrétienne vécue sans introspection. À ne pas réduire l'Évangile à un exercice humain. Plus Ellen avance en âge, plus la vie de la foi dont elle aime parler est totalement centrée sur Dieu, non décrite en termes d'abstinence, mais comme un don, une pratique de la miséricorde. La question de l'image de Dieu traverse la totalité de l'oeuvre d'Ellen White. Elle est l'essence de sa spiritualité. Elle lui fera dire que la réhabilitation du caractère de Dieu constitue ce qu'il y a de plus urgent et de plus pertinent dans la mission du christianisme. Et particulièrement dans la phase ultime de l'histoire humaine. Le service que « Dieu désire de toutes ses créatures » est un « service d'amour, un hommage qui découle de l'appréciation intelligente de son caractère 3 ».

  • Les lecteurs d'Ellen White ne sont pas toujours les premiers à contribuer à cette réhabilitation.

    Nous sommes tous responsables de la manière dont nous transmettons le visage de Dieu. Ellen donne un nom à l'origine de cette distorsion et explique de façon récurrente que c'est l'une des raisons de l'incarnation du Christ : « L'ennemi du bien a aveuglé l'esprit des hommes à tel point qu'ils s'approchent de Dieu avec crainte et le considèrent comme un être sévère et implacable 4. » Le chapitre qui contient cette pensée n'existait pas dans la première version du Meilleur chemin. Ce livre, qu'elle a choisi de publier chez un très célèbre éditeur évangélique, commençait de façon conventionnelle par un appel à la repentance. Par la suite, elle prendra conscience de cette lacune. Après avoir écrit un manuscrit sur l'amour de Dieu, elle réécrira ce manuscrit pour lui donner la forme de l'actuel premier chapitre du Meilleur chemin. Elle ne fera pas un simple copier-coller de ce manuscrit, elle le reformulera et enlèvera de substantielles réflexions sur la loi, qu'elle estimera inappropriées dans cette nouvelle édition. L'habitude de témoigner de Dieu en commençant par souligner le péché est aujourd'hui encore très répandue. Cette approche puritaine révèle un Dieu menaçant, d'abord préoccupé par la corruption de l'être humain et du monde. Le génie d'Ellen est de souligner à quel point Dieu, avant de se pencher sur la faiblesse humaine, est d'abord et avant tout préoccupé de faire connaître qui il est. Le partage de l'Évangile doit commencer par un portrait de Dieu. La Bible est prioritairement conçue comme une peinture de Dieu. Ellen s'estime appelée pour le redire et nous encourage à la suivre sur ce sentier. C'est non seulement essentiel pour contribuer à la réhabilitation du caractère de Dieu, mais aussi pour guérir l'homme d'une vie religieuse vécue dans la peur et la menace d'un Dieu radar et le guérir de la propension, qui en découle, à faire du christianisme une religion réduite à une série d'abstinences.

  • Comment Ellen White conçoit-elle l'inspiration des écrivains bibliques ? Peut-on vraiment parler d'inspiration au sujet de son ministère ?

    Pour Ellen, il s'agit d'une incarnation. La Bible est parole de Dieu et elle est parole de l'homme. Je pense entre autres à sa merveilleuse introduction de La tragédie des siècles, hélas amputée dans sa version française. Elle ose dire, je dis « ose », car c'est extrêmement rare à son époque, que les mots du texte biblique ne sont pas inspirés, et ajoute même qu'ils sont imparfaits, comme tout langage humain : « Ce ne sont pas les mots de la Bible qui sont inspirés, ce sont les hommes qui l'ont été. L'inspiration agit non pas sur les mots ou sur les expressions de l'auteur, mais sur l'auteur lui-même, que l'influence du Saint-Esprit pénètre de pensées. Les mots, eux, portent l'empreinte de la personnalité humaine. L'intelligence divine se répand en s'unissant à l'intelligence et à la volonté de l'être humain. C'est ainsi que la manière de parler de l'homme devient la parole de Dieu 5. » Nous limitons beaucoup l'inspiration et le don prophétique lorsque nous exigeons du prophète une éthique impeccable et l'inerrance de ses écrits. Si le prophétisme est un don spirituel, pourquoi exiger de celui qui le reçoit de Dieu davantage que de celui à qui Dieu donne un autre don ? Nous détournons l'objectif de l'inspiration de l'essentiel, quand nous l'instrumentalisons pour faire de l'écrit inspiré une encyclopédie infaillible. La compréhension de cette approche est indispensable lorsque l'on veut répondre à la critique. Elle reprend l'argumentation de Dudley Canright, un adventiste du XIXe siècle qui, après avoir « vénéré » Ellen White et l'avoir interprétée de façon, on dira aujourd'hui fondamentaliste, l'accuse d'hérésie. Je ne suis pas convaincu par les arguments, qui réduisent le plus souvent le discours à la polémique. La manière la plus efficace d'y répondre ne réside pas en un débat d'idées, mais principalement en deux choses : une quête de ce qui constitue l'essence de la spiritualité d'Ellen White, et une meilleure compréhension de ce qu'elle entend par inspiration.

  • En quoi la Bible nous aide-t-elle à mieux comprendre la signification de l'inspiration ?

    Ce que nous appelons inspiration est une métaphore pour évoquer une haleine, celle de Dieu. C'est une image pour parler du don de la vie. En inspirant, Dieu souffle. Dieu donne la vie. Le cadeau de la vie. Le pouvoir de féconder l'être humain. De l'épanouir, de le ressusciter, de le remettre debout, de le consoler, de le réconforter, de l'interpeller, de lui faire découvrir ou redécouvrir une meilleure image de Dieu. Le récit de la création de l'être humain en Genèse 2 est une illustration de cette fécondité. L'être humaine est un vivant «soufflé ». L'haleine divine féconde, donne la vie, façonne un chefd'œuvre. L'inspiration d'un prophète ne se mesure pas à l'inerrance de son écrit ou de sa parole, mais à la vie, au souffle de sa parole, de son écrit. Poser la question de l'inspiration du livre d'Ésaïe ou d'un chef-d'œuvre comme Le meilleur chemin revient à se demander s'il est habité par Dieu, s'il contient sa vie, s'il est capable de me féconder, et de me faire ressembler au souffle qui m'est insufflé : à Dieu. C'est par pure tradition que nous refusons de traduire ruach, pneuma, ou spiritus. Nous pourrions très bien appeler l'Esprit de Dieu autrement : « La vie de Dieu », ou bien « La sainte vie », voire « Le saint souffle ». La Bible n'est pas une encyclopédie infaillible du savoir. Ce n'est pas sa vocation. L'essence du judaïsme et du christianisme est de favoriser une spiritualité de relation, une spiritualité de vie, et non des concepts à transmettre et à accueillir. Méditer Ellen White n'a pas d'autre objectif.

  • Cette approche s'écarte de la pensée protestante fondamentaliste.

    Déstabilisés et se sentant menacés par des approches qui leur semblaient remettre tout en question dans la foi chrétienne, les fondamentalistes ont en effet mis l'accent sur une forme d'inspiration qui pouvait les aider à justifier leurs positions. De ce point de vue, il y a perversion du projet de Dieu. Le souffle, la fécondité que Dieu a transmise au prophète signifie que dans la pauvreté et l'obscurité de nos vies, Dieu vient nous visiter par des songes, des visions, et qu'il accompagne aussi l'histoire de la rédaction. Nous sommes, nous Occidentaux, obsédés par ce qui est cognitif. Il y a là une soif de pouvoir, une arrogance, une prétention au savoir. Une volonté de convaincre à mon raisonnement sur Dieu. Or justement, l'inspiration, le souffle, provient d'une tout autre source. Donner la vie. La compréhension qu'avait Ellen White, celle d'une parole biblique à la fois pleinement d'origine divine et pleinement d'origine humaine, qu'elle compare à une incarnation, peut laisser certains lecteurs dans une position inconfortable. Ils préféreront ou bien nier toute trace divine au texte, ou bien lui accorder un statut d'inerrance comme dans le fondamentalisme.

  • Que révèle cette incarnation sur la personne de Dieu ?

    Le souffle descend du ciel, d'un Dieu qui accepte de se limiter pour transmettre. Comme dans l'incarnation du Christ. L'intelligence divine a soufflé. L'homme limité accueille ce souffle, avec sa faiblesse. Dieu prend des risques en soufflant, notamment celui de la vulnérabilité. La parole prophétique est remplie de la transcendance de Dieu, de sa force, mais aussi de la fragilité qu'il a choisi de vivre. Nous y reconnaissons, comme l'exprime un très beau manuscrit d'Ellen White, un signe de l'abaissement et de la bienveillance de Dieu, de sa miséricorde 6. Cela coûte, pour Dieu, de consentir à ce que le témoignage divin soit « véhiculé au travers de l'expression impaifaite du langage humain 7 ». Cela coûte aussi au lecteur, car il lui faudra peut-être changer sa définition de l'inspiration, et comprendre qu'il est nécessaire de s'occuper de celui qui parle, de sa vie, de son histoire, de sa culture, de sa manière de transmettre. L'écrit prophétique demeure inspiré, jusque dans cette vulnérabilité. L'inspiration assume la faiblesse de la parole incarnée. L'objectif du souffle n'est pas d'informer, le prophète le reçoit non pour informer, mais pour transformer. Selon Ellen White, une réhabilitation de l'image de Dieu invite le croyant à être un instrument de bénédiction. Sa façon de concevoir l'inspiration est un appel à la responsabilité. L'humain est un être fécondé par Dieu, soufflé par Dieu. Inspiré, pour reprendre ce terme, l'être humain l'est par création, par conversion. Il peut aussi l'être lorsque Dieu l'appelle au ministère prophétique. Il l'est aussi en tant qu'auditeur et lecteur du prophète. Enfin il est appelé à inspirer son prochain. Dieu l'invite à lui ressembler, le bénit pour qu'il bénisse à son tour, le féconde pour qu'il féconde. Lui offre la vie pour qu' il la transmette.

Jean-Luc Rolland
Revue adventiste
février 2009

Notes

  1. 1. Malcom Bull, Keith Lockhart, Seeking for a sanctuary : Seventh-day Adventism and the American dream, Bloomington, Indiana University Press, 2007.
  2. 2. Op.cit., p. 105.
  3. 3. La tragédie des siècles, p. 536, TR.
  4. 4. Le meilleur chemin, p. 8, 9, TR.
  5. 5. Manuscrit 24, 1886, Messages choisis, volume l, p. 24, TR.
  6. 6. Lettre 121, 1901. Ellen White justifie l'imperfection du langage de la Bible par la volonté divine de rencontrer l'être humain là où il se trouve, dans sa perception limitée de Dieu. La Bible est à la fois « parfaite » et insatisfaisante dans sa manière de répondre à certaines questions, car « la finitude de la pensée humaine ne peut exprimer l'infini ».
  7. 7. Ellen White, The great controversy between Christ and Satan : the conflict of the ages in the Christian dispensation, p. vi, vii. Cette phrase est absente de la version française de La tragédie des siècles. Voir p. 11.