La substance du prophétisme

Jean-Luc Rolland

Jean-Luc RollandIl n'est pas confortable d'être un prophète. La prophétie est « une pesanteur 1 », affirme André Néher. A l'image du prophète Jérémie qui traverse les rues de Jérusalem avec un harnais sur la nuque pour exprimer cette lourde réalité 2. Il ne choisit pas de l'être, il y est contraint, et comme Jonas est souvent tenté de fuir, de résister. Être appelé par Dieu reste surprenant, étrange. L'humain qui en fait l'expérience dans la Bible ne s'y sent pas équipé. Nous sommes bien loin de l'idée reçue d'une personne douée, dans le sens de la spécialisation.

L'imperfection du mot

La langue française a tendance à réduire la dimension du prophétisme à l'anticipation. Le prophète serait celui qui prévoit, qui prédit. La culture française place l'accent sur le préfixe 3. La Bible tout entière témoigne ici d'une singulière dissemblance. S'il arrive que les prophètes fassent référence à l'avenir, à des signes des temps, la plupart les prédisent rarement. Ils sont bien plus passionnés de le changer. La connaissance du lendemain leur importe beaucoup moins que celle de Dieu et de l'homme.

Un réformateur

C'est précisément en parlant essentiellement du présent qu'il dérange. Exprimer à haute voix le sens profond du présent, mettre à nu des vérités, révéler Dieu d'une manière souvent déconcertante, dévoiler ce qu'il attend de ses contemporains, donner une interprétation sur la manière de vivre et de croire, voilà qui peut déranger 4. C'est le « briseur d'idoles » évoqué par Jacques Ellul 5.

Un accompagnateur spirituel

Les croyants doivent aux prophètes de mieux leur faire comprendre que leur message n'est pas seulement une révélation de Dieu (provenant de Dieu) mais essentiellement une révélation de sa personne, un portrait de Dieu. La spiritualité qui en est le fruit est avant tout relationnelle. La foi n'y est pas présentée comme discours explicatif. Un recentrage a souvent été nécessaire pour que la foi ne soit pas réduite à une dimension cognitive et morale. A une mise en règle, une satisfaction de Dieu, une éthique personnelle et familiale, un catalogue d'exigences, voire à la recherche d'un bien-être.

L'urgence de la justice

Le prophète est toujours saisi par l'urgence. L'appel intérieur ne peut être différé. La justice n'attend pas. Il faut parler, secouer, agir vite. La conscience prophétique est comme habitée par une évidence qui s'impose irrésistiblement, qui ne souffre aucun délai 6. Des prophètes tels que Michée 7 et Esaïe 8 entendent apporter une réponse à l'égocentrisme ambiant. On veut bien s'intéresser à la spiritualité dans la mesure où elle concerne son salut, sa santé, sa famille, son petit jardin. La foi s'y réduit à une éthique personnelle, un salut de la personne, son épanouissement, son bien-être et celui de ses proches.

Des prophètes aujourd'hui ?

La réponse apportée à cette interrogation restera toujours remplie de subjectivité. Tout d'abord soyons méfiants à l'égard de prophètes autoproclamés comme tels. Nourri de lectures bibliques, son entourage religieux pourra reconnaître une aptitude, ou plutôt un appel. La reconnaissance de ce don demeure toutefois un acte de foi. Elle doit en aucun cas ni le situer en concurrence avec les Ecritures, ni s'autoriser à lui accorder une autorité semblable. Le discernement d'un appel prophétique est une expérience qui doit en revanche s'inscrire dans la filiation du prophétisme biblique, dont la substance a toujours été d'appeler à répondre à l'injustice, à la déshumanisation des êtres créés à l'image de Dieu. A vivre une foi responsable 9.

Jésus, archétype du prophétisme

Plusieurs récits des évangiles révèlent le Christ comme prophète, soit pour indiquer qu'il est critiqué pour ne pas en être un fidèle, ou pour au contraire souligner qu'il incarne l'essence de ce que la Bible donne à comprendre sur le prophétisme. Dès la première prédication à Nazareth, Jésus se définit comme prophète. Les trois années qui suivent seront vécues comme la mise en pratique de cette identité. Elle n'est pas nouvelle, Jésus s'accroche à une prophétie d'Esaïe inspirée du Jubilé, fête juive qui célèbre la liberté, la grâce, la générosité, la dignité retrouvée. Offrir la liberté, Jésus ne cessera de le faire. Liberté de la religion, de fausses représentations de Dieu, de la maladie, de la mort, d'une arrogance qui prétend posséder Dieu et la vérité, d'un rapport pervers à la loi, du péché, d'une attente perfectionniste du Messie. A Béthanie, lors d'un repas chez Simon, celui-ci insulte publiquement le Christ en affirmant qu'il n'est pas un authentique prophète. Parce que s'il l'avait été, il aurait su de quelle nature est la femme qui s'est introduite à ce repas et s'est approchée du Christ dans un moment ineffable de pure tendresse. Pour Simon, l'identité prophétique appelle à deux compétences : savoir, enfin être un expert en matière de dénonciations de la perversion humaine. Or non seulement le Christ ne profite pas de cet affront pour publiquement écraser Simon, mais de façon pédagogique et compatissante lui répond par de merveilleux gestes d'une profonde humanité et valorise la femme elle aussi humiliée. Cette redéfinition du prophétisme est tout simplement époustouflante. Comme les textes bibliques, le prophète est inspiré – reçoit le souffle dit la langue hébraïque – non pas prioritairement pour transmettre des concepts et proférer des condamnations, mais pour apporter, de la part de Dieu, fécondité, vie, dignité, liberté.

Jean-Luc Rolland
Journal de l'IEBC de la Suisse Romande
décembre 2009

Notes

  1. 1. André Néher, L'essence du prophétisme. Paris, Calmann-Lévy, 1972, p. 287-298.
  2. 2. Jérémie 27, 2; 28, 10.
  3. 3. André Néher, op. cit., p. 9-10.
  4. 4. Norbert-Marie Sonnier, « Le prophétisme de Catherine de Sienne », in La vie spirituelle 748, septembre 2003, p. 291.
  5. 5. Nathalie de Senneville-Leenhardt, « Jacques Ellul, Le penseur en pays protestant », in Réforme, 2-8 décembre 2004, p. 5.
  6. 6. Bruno Chenu, L'urgence prophétique : Dieu au défi de l'histoire. Paris, Bayard, Centurion, 1997, p. 153.
  7. 7. Voir Michée 6, 8.
  8. 8. Voir Esaïe 58.
  9. 9. Abraham Heschel, The prophets. Philadelphia, Jewish publication society of America 1962 ; Luciano Manicardi, « Voir et écouter la personne qui souffre », in La chair et le souffle 2/1, 2007, p. 9-21.