Ellen White était-elle un plagiaire

Reinder Bruinsma

Reinder BruinsmaEn avril 1981, les avocats Ramik et Wight reçurent en leur bureau situé à Washington D.C. la visite d'un juriste de la Conférence Générale. Ce dernier posa la question suivante à Maître Vincent Ramik : « Est-ce que Madame White doit être considérée, selon les critères juridiques en vigueur au dix-neuvième siècle, comme ayant été un plagiaire ? » (C'est-à-dire un écrivain qui donne pour sien ce qu'il a pillé chez autrui.) La question méritait bien que l'on fasse appel à un juriste, personne compétente en la matière.

L'accusation de plagiat portée sur Madame White n'est pas nouvelle. Il y a bientôt un siècle de cela, un certain Dudley Canright reprochait à Ellen White d'avoir emprunté de larges extraits de livres pour écrire La tragédie des siècles. A partir de cette assertion, il mit son inspiration en doute. Lorsque, en 1907, le Docteur Kellog quitta le mouvement adventiste, l'accusation de plagiat fit de nouveau surface. Dans les années trente, ce fut l'ex-pasteur anglais E.S. Ballenger qui renforça cette accusation dans sa revue bimensuelle.

A présent, soit un demi-siècle plus tard, la question : à savoir si Ellen White est une « voleuse littéraire », est de nouveau dans le faisceau de l'actualité. La raison paraît découler d'une analyse faite ces dernières années, selon laquelle il est clairement apparu qu'Ellen White a beaucoup plus emprunté à d'autres écrivains qu'il n'était antérieurement supposé (ou selon d'autres critiques : beaucoup plus qu'il n'était admis jusqu'à présent par ceux qui pourtant étaient parfaitement au courant des faits).

A vrai dire, on ne peut pas encore donner une réponse définitive, lorsqu'il s'agit de savoir dans quelle mesure Ellen White a eu recours aux pensées et aux mots propres à d'autres écrivains.

Pour son ouvrage Education, les emprunts se situeraient aux environs de 20 %. Certains de ses articles contiendraient 40 % dus à la plume du prédicateur Henry Melvill. Il y a quelques « Témoignages » qui contiendraient plus de 50 % de matériel étranger. Sans doute, ces pourcentages élevés constituent l'exception, plutôt que la règle générale, mais ceci démontre, néanmoins, qu'Ellen White ne voyait aucun inconvénient à citer des ouvrages étrangers sans préciser les sources.

Ellen White possédait une bibliothèque assez impressionnante. Lors d'un inventaire fait après sa mort, on y compta pas moins de 1 100 livres d'auteurs non adventistes. Récemment encore, l'idée prévalait que ses « emprunts littéraires » étaient circonscrits à quelques livres. En 1976, il était encore admis que ces livres ne devaient pas dépasser le nombre de 25. Mais entre-temps des parallélismes ont été relevés entre les écrits de Madame White et quelque 75 ouvrages étrangers.

Ellen White a-t-elle essayé d'éconduire ses lecteurs en pratiquant cette méthode de rédaction ? On a même prétendu qu'Ellen White écrivait de préférence la nuit ou très tôt le matin, afin que personne ne s'aperçoive qu'elle copiait de larges extraits d'autres livres. L'accusation est sans fondement. Ellen White n'a nullement agi en secret et n'a jamais dissimulé ses emprunts littéraires. Mieux encore, elle conseillait aux lecteurs adventistes d'acheter certains livres, qu'elle avait elle-même consultés en vue d'écrire ses propres ouvrages. Si elle avait voulu un tant soit peu tromper ses lecteurs, aurait-elle agit de la sorte ?

Toutefois, si l'on ne peut parler d'une tromperie manifeste, ne doit-on pas, cependant, constater qu'Ellen White a usé très librement du procédé d'emprunts littéraires ? Au fil des ans, ceux qui se sont occupés de ce problème ont dit et redit que cette affaire ne doit pas être jugée selon les normes de notre temps, mais doit être envisagée à la lumière de ce qui se pratiquait couramment au XIXe siècle.

Actuellement, qui se permettrait de citer un auteur étranger sans en indiquer aussi la source exacte ? Mais au siècle précédent, rapporter des citations sans référence à la source était courant, et c'est pour cette raison que l'on ne peut rien reprocher à Ellen White. Au fur et à mesure que ce procédé de rédaction auquel Ellen White a eu recours s'est précisé, d'aucuns ont, de plus en plus, mis en doute la validité du point de vue susmentionné. Aussi, comme des questions ne cessaient de se poser en regard de cette affaire, en est-on arrivé à interroger un spécialiste tout à fait neutre en la matière. C'est ainsi que Maître Ramik, cité plus haut, est entré en scène. Ce dernier a fait une étude approfondie du sujet et, après lui avoir consacré quelque trois cents heures, a déclaré, en substance, qu'Ellen White, jugée en fonction des normes de son époque, ne pouvait, en aucune manière, être accusée d'un procédé blâmable. Il n'y a donc pas eu de plagiat, mais tout n'est pas résolu pour autant.

N'est-il pas étrange que quelqu'un qui passe pour être prophétesse fasse abondamment des emprunts à d'autres écrivains ? Ceci cadre-t-il avec le concept d'inspiration ? Certains y verront une difficulté. Si, par inspiration, on croit à un diktat plus ou moins littéral qui viendrait par le biais d'une intervention surnaturelle, alors on risque d'être fort embarrassé lorsqu'on découvre qu'Ellen White a fait des emprunts littéraires pour rédiger ses propres articles et ses livres. Mais être inspiré ne signifie nullement que le message qu'on est chargé d'écrire a été vu ou entendu au sens du « mot à mot » ! Les écrivains bibliques ont souvent dû chercher, et non sans peine, semble-t-il, les mots adéquats. Et l'on pourrait indiquer pas mal de passages de la Bible d'où il ressort clairement que les auteurs sacrés on fait des « recherches » dans des ouvrages appartenant à d'autres écrivains. Ceci se remarque particulièrement dans les évangiles. Matthieu et Luc ont apparemment repris mot à mot de larges extraits de l'évangile selon Marc, alors que la structure d'autres sources sous-jacentes a été clairement perçue par les spécialistes. Luc lui-même dit d'ailleurs dans son prologue comment il a rassemblé ses matériaux rédactionnels. Veuillez, d'autre part, comparer Jude 3, 13 avec 2 Pierre 2, 1-17. Qui a emprunté à l'autre ? Jude a-t-il consulté Pierre ou inversement ? Ou les deux ont-ils puisé à la même source ? Selon l'avis des critiques autorisés, c'est la deuxième possibilité qui est la plus probante. Ceci tendrait à montrer que l'inspiration d'une personne n'est pas nécessairement remise en question dès l'instant où celle-ci recourt à des pensées ou à des mots extérieurs à elle. Le fait qu'Ellen White a utilisé des ouvrages étrangers ne signifie donc pas qu'elle n'a pas été inspirée. A la lumière de cet article, il est probable que certains d'entre nous seront amenés à repenser et à réajuster leur définition de l'inspiration. Lorsqu'on considère soigneusement tous les faits qui ont trait à l'inspiration de la Bible, il est impossible de conclure que celle-ci a été dictée mot à mot aux écrivains sacrés. Il n'y a donc pas d'inspiration verbale. Certes, la Bible est la parole de Dieu, mais Dieu a employé des hommes pour exprimer sa parole dans un langage humain avec toutes les imperfections que celui-ci comporte. Si nous partons du principe qu'Ellen White a été inspirée par Dieu, cela ne signifie pas que nous ne trouverons pas des éléments humains dans ses œuvres. Ces derniers s'y discernent ostensiblement. Les ignorer ou les escamoter serait altérer la réalité. Dans les limites étroites de cet article, nous ne pouvons pas envisager le rôle qu'ont joué les collaborateurs et collaboratrices littéraires d'Ellen White. Là aussi il faut reconnaître leur participation importante apportée à la forme définitive donnée à ses messages. Mais cet aspect non plus ne peut en rien infirmer ou mettre en cause son inspiration.

Reinder Bruinsma
Revue adventiste
novembre 1983