Historique
Inauguration du Centre de recherche Ellen White
Après avoir collaboré pendant 17 ans comme pasteur dans l'équipe de la Fédération Sud, Jean-Luc Rolland dirige le Centre de Recherches Ellen White inauguré le 7 novembre dernier et enseigne à la FAT. La rédaction de l'Echo a rencontré Jean-Luc pour faire un peu mieux connaissance.
- L'Echo du Salève
Tu viens du midi de la France, tu quittes le pastorat, cela fait beaucoup de changements. Peux-tu résumer ton précédent parcours ?
- Jean-Luc Rolland
Dieu m'a permis de faire mon stage à Bordeaux. Arrivé seul dans la capitale des Girondins je suis reparti, avec Valérie et Claire qui venait de naître, pour Nîmes où nous sommes restés quatre années. Entre temps Aurélie est arrivée, Marjorie allait bientôt la suivre, née entre un Camp Alliance et une nouvelle mutation pour les églises des Cévennes. C'est notre plus long séjour pastoral, huit ans passés sur Anduze, Alès et Lasalle. Cette étape m'a beaucoup appris sur le plan pastoral, humain, associatif, interreligieux et dans bien d'autres domaines encore. Ce sont ces églises cévenoles qui m'ont aussi donné l'occasion d'approfondir l'histoire adventiste et l'œuvre d'Ellen White. Enfin nous sommes allés vivre dans le Tarn où nous ne sommes restés que trois ans.
- L'Echo
Comment vas-tu partager la partie professionnelle de ton temps sur le campus ?
- Jean-Luc Rolland
Une première partie de mon temps sera consacré au Centre de recherches Ellen White, l'autre à l'enseignement de cours liés à la vie et l'œuvre d'Ellen White, l'histoire de l'adventisme, enfin un cours de théologie pratique sur l'adoration. Enfin, je suis moi-même encore étudiant...1
- L'Echo
Tu disais tout à l'heure : Que…trois ans… Veux-tu dire que vous avez été frustrés de quitter le Tarn si tôt ?
- Jean-Luc Rolland
On peut dire ça comme ça. Le Tarn est une région de France où la qualité des relations humaines est réellement exceptionnelle et ce n'est pas seulement lié au fait que ce département se situe dans la France profonde. Les deux églises adventistes ont, dans l'ensemble, aussi hérité de cette douceur de vivre. Nous remercions Dieu pour les amis que nous avons pu y rencontrer, dans l'Eglise comme ailleurs. Je pense notamment à des amis moines bénédictins que nous avons pu fréquenter pendant ces trois années à l'abbaye d'En-Calcat.
- L'Echo
Ton récent exposé Ce que je dois au catholicisme devant les étudiants de la faculté de théologie témoignait de l'amitié que tu partages avec ces moines. Que voulais-tu dire, en quelques mots ?
- Jean-Luc Rolland
Ce que j'ai reçu dans mon enfance catholique est davantage un christianisme de relations humaines, de douceur plus que celui d'une transmission de concepts. Comme d'autres milieux chrétiens, évangéliques, réformés et luthériens, l'adventisme a souvent été tenté de réduire la proclamation de l'Evangile à un enseignement. Il a fallu prouver, justifier, démontrer, analyser. C'était probablement, pour beaucoup de minorités protestantes, une question de survie. Il n'y a ici rien de négatif. Le seul problème avec ce comportement – dont une majorité d'adventistes ont fait l'expérience autour de l'année 1888 – c'est que le christianisme peut un jour finir par se confondre avec l'identité et la différence que l'on s'efforce de justifier. La loi, la Bible, un don spirituel, une doctrine. Si, je le crois aussi, le catholicisme s'est longtemps comporté comme une subversion du christianisme, les réformes qui ont prétendu le purifier ou souhaité recréer une piété plus apostolique n'ont pas toujours été des modèles d'équilibre. Parce que la Bible était confisquée, monopolisée par une élite, la réforme protestante a souhaité la mettre dans chaque chaumière. Et elle a eu raison ! Mais la tradition protestante, j'inclus ici aussi l'adventisme, a surtout privilégié l'aspect cérébral de la piété chrétienne. Une culture du penser juste.
- L'Echo
Tu as employé plusieurs fois cette expression dans ton témoignage, peux-tu la préciser pour nos lecteurs ?
- Jean-Luc Rolland
La tradition catholique a longtemps laissé de côté l'étude de la Bible, les églises de la réforme ont parfois réduit leur piété à cette dimension. Le trop a cru être la bonne réponse au pas assez ! L'adventisme est héritier de cette culture du penser juste. De cet accent prioritaire sur le savoir biblique, plus que sur la relation. Cette attitude fait dire à certains chrétiens adventistes qu'ils ont rencontré le messagepenser juste, parfois au détriment d'autres priorités de la foi chrétienne se ressent dans la qualité de nos relations humaines. Dans notre façon de transmettre l'Evangile. Pour nous, évangéliser, c'est essentiellement transmettre un savoir provenant de Dieu. Je crois que ce dérapage explique partiellement la faible croissance actuelle des églises adventistes occidentales. lorsqu'ils témoignent de leur conversion. Vous me direz que Dieu est sous-entendu, bien sûr. Mais n'est-ce pas un peu inquiétant, Dieu se réjouit-il que nous le sous-entendions ? Cette priorité du
- L'Echo
Existe-t-il une relation entre ce dont tu nous parles ici et la plume d'Ellen White ?
- Jean-Luc Rolland
Un certain nombre de lecteurs d'Ellen White n'ont pas toujours contribué à rendre hommage à la profonde qualité spirituelle de son œuvre. Demandez à la plupart des personnes qui fréquentent la communauté adventiste (plus encore à ceux qui n'en sont pas ou plus membres) ce que la prononciation de ces dix lettres E-l-l-e-n W-h-i-t-e évoquent de plus profond en eux. Une impressionnante liste d'attitudes, d'opinions théologiques qui, il faut le reconnaître, proviennent d'une lecture fondamentaliste de ces écrits, quand ce n'est pas le fruit de l'imagination. J'ai aussi fait la triste expérience d'un profond légalisme au moment où j'ai fait connaissance avec la famille chrétienne adventiste. Il a coloré et conditionné mon approche de la Bible comme de l'œuvre d'Ellen White. Je crois de tout mon être que cette femme a été visitée par Dieu, non seulement comme nous pouvons l'être les uns et les autres au travers des relations qu'il entretient avec nous. Mais aussi bien davantage que cela ! Reste à savoir ce que qu'elle voulait dire d'essentiel au travers des 100.000 pages qui nous sont parvenues. Si je devais lui poser la question que l'Echo du Salève vient de me poser à propos de mon exposé sur le catholicisme (Que voulais-tu dire, en quelques mots ?), il me semble que sa réponse serait bien éloignée de ce qu'on imagine parfois d'elle.
- L'Echo
A quoi penses-tu ?
- Jean-Luc Rolland
S'il y a bien un prophétisme chez cette femme, c'est dans la force qu'elle met à valoriser la Bible comme seule autorité, à parler de la tendresse, de la générosité mais aussi de la souffrance de Dieu. De la qualité de son écoute, du soin qu'il prend de l'humanité, de l'espérance qu'il lui offre, du bonheur qu'il a de nous rencontrer et son projet de reconstruire la personne humaine pour qu'elle s'inspire davantage de sa bonté et de sa proximité. De son intense désir d'être débarrassé du portrait qu'ont fait de lui la plupart des religions humaines, qui le défigure.
- L'Echo
Inclus-tu l'église adventiste ?
- Jean-Luc Rolland
Je ne sais pas si l'adventisme de façon globale a contribué à défigurer Dieu, mais je sais que par mon attitude et ma prédication, j'ai participé à cette distorsion du caractère du Seigneur. Dieu est entrain de me guérir, mais la thérapie est longue.
- L'Echo
Ce que tu nous résumes être l'essence de la pensée d'Ellen White ne semble pas, à première vue, typiquement adventiste.
- Jean-Luc Rolland
Cette pensée ne me tourmente pas. La substance de ce que nous appelons le message adventiste n'a rien d'un scoop. La majorité de nos croyances fondamentales étaient celles de bien des chrétiens avant l'adventisme. Mieux que beaucoup d'entre nous, Ellen White comprenait qu'être… adventiste c'est d'abord et essentiellement être chrétien… avant d'être adventiste. C'est particulièrement évident dans ce qu'elle a publié vers la fin de sa vie. Il est malheureusement possible de se dire adventiste et de ne rien avoir compris du christianisme fondamental, du Sermon sur la Montagne ou de la tendresse que Dieu souhaite partager avec ses enfants. Cet adventisme m'a parfois empêché de bien dormir.
- L'Echo
Le fait qu'Ellen White ait pu évolué dans sa pensée n'est pas une réalité pour tous ses lecteurs.
- Jean-Luc Rolland
L'histoire de l'église révèle malheureusement que nous n'avons pas toujours fait ce qu'il fallait pour le faire savoir. En comparant les écrits de ses jeunes années avec ce qu'elle pouvait rédiger alors qu'elle devenait nonagénaire, on ne peut qu'être émerveillé par la maturité que lui donne le Seigneur, l'expérience, la souffrance, la vie. Le jeune Beethoven écrit comme un disciple de Mozart et de Haydn, la maturité lui permet d'écrire la 5ème symphonie. Mais c'est vers la fin de sa vie que Beethoven compose la 9ème, une musique d'une beauté tellement sublime dont le dernier mouvement deviendra l'hymne de l'Union européenne. Ellen White a vécu quelque chose de semblable, sa pensée a évolué au cours de son ministère. Il est urgent de s'en rappeler lorsqu'on l'étudie et la cite. De ce point de vue, il reste encore beaucoup à faire pour que les éditeurs tiennent compte de cet important paramètre, surtout quand il s'agit de compilations.
- L'Echo
Du boulot pour le Centre…
- Jean-Luc Rolland
Il n'a pas la prétention ni le temps de tout faire, bien sûr. Sa mission sera de documenter le mieux possible ceux qui souhaitent étudier ce patrimoine prophétique, d'offrir des outils pour optimiser la recherche. Il ne s'agit pas de faire la recherche à la place du chercheur, ni de penser pour lui, mais de l'accompagner dans son étude. En tant que pasteur, j'ai trop souvent rencontré des lecteurs qui, en fréquentant certains milieux intégristes, ont vécu de réels traumatismes. Certains ont choisi de quitter la famille chrétienne adventiste, d'autres remettent même en question l'existence et la générosité de Dieu. Dans cette perspective, pour finir de répondre à la première question de cette interview, être profs sur le campus ne nous fait quitter ni le pastorat ni l'évangélisation. Ce challenge n'est pas évident, merci pour vos prières !
Echo du Salève, décembre 2002, pages 5 à 7.
- 1. Jean-Luc Rolland prépare un doctorat en théologie. Sa thèse analyse la réception adventiste du fondamentalisme protestant nord-américain : distance et influence.
